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BALADE A VENISE

Par michel56 :: 24/04/2008 à 13:47 :: Ecrits

 

 

PLACE SAINT-MARC

 

Déambulant au seul gré de sa fantaisie,

Sur la place Saint-Marc, la foule est assemblée

Parmi tous ces pigeons affamés et transis

Qui battent le pavé et s'envolent d'emblée.

 

Un noir accoutrement surmonté d'un tricorne,

Autour d'une cape un attroupement se forme

Et les voiles diaprés d'une sage licorne

Cachent à tous regards la grâce de ses formes.

 

Sur un tréteau sonore aux pas des bateleurs,

Tendu d'un drap passé qui claque dans le vent,

Un capitan menace et s'écrie et se meurt

Dans les bras d'une garce, son amour fervent.

 

Attablés à deux pas, assistent à son trépas

Des couples malheureux, d’insouciants pèlerins.

Ce jour de carnaval, cette heure au petit pas,

L’amant périt, une épée de bois dans les reins.

 

 

 

LE FLORIAN

 

Aux tables du Florian paraissent des gandins,

 

Le chapeau sur la tête et un verre à la main,

 

Qui observent sous les arcades d’anodins

 

Passages, au soleil couchant, de gais humains.

 

 

Contre la vitre se tient un masque doré.

 

Il brandit une canne au pommeau argenté,

 

Saluant, sous son déguisement mordoré,

 

L'indolente marquise aux fines mains gantées.

 

 

Frappe le pommeau à tête de bouquetin

 

Le panneau transparent qui procure aux oisifs

 

La frêle protection d'une glace sans tain

 

Pour eux tous embarqués sur un fragile esquif.

 

 

Le coup est si fort que la vitre se brise

 

Et chavire le navire au quai amarré

 

Portant dans ses flancs, sous le vent dans la bise,

 

Tous ces gens arlequins aux habits chamarrés.

 

 

 

L'HABIT DE POURPRE

 

 

Habillée de pourpre s'admire dans miroir

 

Que tient de vert vêtu son compagnon de bal

 

Avant de cheminer épuisée jusqu'au soir

 

Visage caché sous masque de carnaval.

 

 

Les traits dissimulés, est-elle laide ou bien belle,

 

L'inconnue qui agitait une rouge robe ?

 

Sur la place, dansent de jeunes et beaux rebelles

 

Qui la suivent, qui l'entourent et qui l'enrobent.

 

 

 

               Se laissant guider dans la folle farandole,

 

Au milieu des danseurs, elle oublie son amant

 

Pour aller se cacher au fond d'une gondole

 

Rejoindre l'ami d'un jour sous le firmament.

 

 

 

L'ATELIER DE VERRERIE

 

Par les feux de forge, les briques sont fumées

 

Dans l’atelier où les souffleurs face à la mer

 

Sculptent à la force de poumons enfumés

 

Carafes, lustres et tous objets éphémères.

 

 

Le maître des lieux a ouvert son musée.

 

Des artistes ont façonné la pâte molle

 

En oeuvres teintés qui me laissent amusé

 

Et ravi devant tant d'imagination folle.

 

 

Un rai de lumière traverse un arbre vert

 

Rebondit en morceaux sur une boule bleue

 

Rassasié de couleurs, il zigzague et se perd

 

Au fond de la salle, lançant un dernier feu.

 

 

La lumière s’épuise à tant de bons repas,

 

Le verre en son éclat ternit les alentours

 

Laissant dans la pénombre l’ombre de tes pas,

 

La sueur du soleil brillant à tout détour.

 

 

 

 

LA BRIGADE DU RIRE

Par michel56 :: 05/03/2008 à 5:59 :: Ecrits

 

 

 

 

 

A la mémoire de Jean-Paul B. l’inventeur de la Brigade du Rire.

 

 

 

La Ville créa la Brigade de Répression du Rire, bientôt mieux connue sous ses initiales BRR, peu après l’installation d’une trentaine de caméras de vidéosurveillance dans ses rues.

 

L’initiative en revint à l’adjoint au maire à la culture, un certain Jacques Demollet, par ailleurs entrepreneur de pompes funèbres. La décision fut entérinée au cours d’un lugubre conseil municipal sous les applaudissements de la majorité avec à sa tête M. Bertrand Poupon, le  maire de la Ville. Les conseillers d’opposition avaient quitté la salle avant le vote, la mine renfrognée. Ils furent d’ailleurs vertement accueillis sur le perron de l’hôtel de ville par une trentaine de manifestants en colère qui battaient le pavé depuis bientôt une heure sous un crachin persistant.

 

Divers cris fusèrent de la petite foule transie : quelques « Prévention, pas répression » furent scandés sans grande conviction. Au milieu de ses compagnons, Nicolas Flamant tenta bien un « Du fric, pas des flics », mais sans succès. A bien y réfléchir, il ne s’étonna pas de l’apathie ambiante : c’était dans l’air du temps et la Ville elle-même semblait en avoir été contaminée.

 

Le lendemain matin, Nicolas rejoignit Paul Rambaud au bar « Les belles Gambettes », lequel devait son nom au café-concert qui avait animé ses mêmes lieux au début du 20ième siècle. Il était à peine

 neuf heures et l’ami Paul en était déjà à son troisième verre de Colombelle, une dose suffisante pour aiguiser son esprit et atténuer le tremblement spasmodique de ses mains. Depuis qu’il vivait en Ville, Paul n’avait eu de cesse d’en saisir tous les méandres et d’asséner des jugements acérés et la plupart du temps justifiés sur tous ces concitoyens qui avaient eu le malheur de tomber à portée d’une voix maintenant un peu éraillée par l’abus de tabac. Malgré ses apostrophes, ses victimes l’appréciaient. D’ailleurs, son âge et ce qu’il voulait bien raconter de sa vie  impressionnaient tous ceux qu’il traitait, presque indifféremment, de « médiocres ». Cependant, il reconnaissait en certains une qualité d’amis, rares mais d’autant plus estimés. Nicolas Flamant en faisait partie.

 

Ce jour-là, comme à leur habitude, la conversation roula d’abord sur les sujets d’actualité qui était bien plus sombre et opaque que les volutes de fumée odorante que dégageaient les deux fumeurs. Le monde allait mal. Pourtant, en deviser ainsi dans la chaleur du café peu fréquenté à cette heure semblait en adoucir les traits les plus noirs. De plus la Ville dans son isolement semblait devoir rester en dehors du moindre conflit : comme d’habitude il ne s’y passait rien ou si peu.

 

Si Paul participait volontiers à la conversation, il ne pouvait s’empêcher de scruter les quelques clients dispersés aux tables alentour et de commenter, un ton au-dessus de celui de la confidence comme s’il avait voulu que tel ou tel l’entende, la mine contrite de celui-ci, le gris minois de celle-là. Paul pouvait être méchant, mais à sa façon sans vraiment y prêter attention.

 

«Le rire est comme banni de cette ville » finit-il par proférer péremptoirement.

 

«Tu ne penses pas si bien dire » rétorqua son compagnon de table.

 

Pour répondre à l’étonnement de Paul, Nicolas Flamant lui raconta la dernière séance du conseil municipal, le débat avorté sur les bienfaits pour la santé physique et morale de la population de la Ville de restreindre tout usage du rire à la sphère privée et, en conséquence, d’en interdire son expression dans les lieux publics.

 

« La Brigade de Répression du Rire sera mise en place dans les meilleurs délais » acheva-t-il.

 

A cette annonce qu’il jugeait pour le moins incongrue, Paul Rambaud se prit à sourire.

 

« De quel rire parles-tu donc ? Car du petit rire en coin au gros rire bien gras, il existe bien-là toute une palette de rictus qui ne méritent certes pas la même sentence. De l’un à l’autre, le châtiment sera modulé, la contravention ajustée : si l’un vaut 10 euros, comme un rire étouffé en petit comité, un autre vaut bien plus, comme un rire en saccades qui se propage d’une tablée à l’autre jusqu’au bout de la salle. Voilà, mon cher ami, une bien lourde mission pour nos nouveaux pandores que d’apprécier le rire à sa juste valeur… pour mieux le sanctionner. »

 

Sur ces entrefaites, Jacques Demollet entra, salua les deux compères et se joignit à leur table.

 

« Mon cher Paul, je souhaiterais encore te remercier. Sans toi, je n’aurais certes  jamais eu cette brillante idée, qui marquera mon mandat. Instaurer une Brigade du Rire comme tu me l’avais suggéré ne pourra qu’être bénéfique pour notre vieille cité. Le rire s’il n’est maîtrisé, confiné, ne peut qu’entraîner les plus grands troubles et malheurs dans notre ville. Cette idée d’avant-garde ne saurait longtemps rester confinée dans nos murs. Notre ville ainsi policée deviendra un exemple pour le pays, l’Europe, le monde. Et cela grâce à toi ! Tu vois, finalement, ton idée a fait son chemin ! »

 

Paul Rambaud se figea. Il aurait souhaité pouvoir infliger à Jacques Demollet le sort subi par son homonyme, le dernier maître des Templiers.

 

La BRR ça fait froid dans le dos, non ? Rien de tel qu’un bon bûcher pour se réchauffer.

 

 

 

 

 

PUBLICATION

Par michel56 :: 12/02/2008 à 19:49 :: Général

 

 

"Dernière étape" et sa traduction anglaise ont été publiés dans Read This Magazine N°3.

"Dernière étape" and its English translation "Last stage" have been published in Read This Magazine Issue 3.


Dernière étape


Courbé sous son fardeau, le poids des souvenirs,

Etranger dans sa ville, étranger dans son temps,

Il avançait encor’, harassé à gémir,

Et marchait à pas lents, souvent à contretemps.


Le froid l’avait saisi et glacé jusqu’au sang,

Un jour encor’ passé, des heures à se traîner.

Il cessa de neiger, et le vent gémissant,

Une chape de plomb, en était-il gêné ?


Il venait de jeter un regard sur ses pas,

Une longue traînée, hésitante et figée,

Effacée çà et là, brillant comme un appât,

Un moment si ténue, un instant, apogée.


Soudain il s’arrêta, le col était si près,

Et plus loin la vallée, la paix, l’éternité,

Encore quelques pas, et l’allée de cyprès,

Comme un ultime but, un champ d’infinité.

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Last stage


Curved under his burden, the weight of his memories,

Stranger in his town, stranger in his time,

He still advanced, harassed, groaning,

And walked slowly, often out of time.


The cold had seized him and frozen his blood,

One day still to spend, hours to be trailed.

It ceased snowing, and the wind groaned,

A lead sky, was he troubled?


He had just thrown a glance on his steps,

A long trail, hesitant and frozen,

Erased then and there, shining like a lure,

One moment so thin, one moment, apogee.


Suddenly he stopped, the pass was so near,

And further the valley, peace, eternity,

Still some steps, and the alley of cypress,

Like an ultimate goal, a field of infinity.



Plus d'info sur Read This/ More info on Read This:

http://www.readthismagazine.co.uk/

Many thanks to Claire Askew and her team for publishing the poem... and revising the English translation.

 

 

INDONESIE

Par michel56 :: 03/01/2008 à 12:58 :: Voyages

 

Vers le cratère du Bromo, Java

 

 

 

Tanah Lot, Bali

 

 

 

Tanah Lot, Bali

2008

Par michel56 :: 03/01/2008 à 12:50 :: Général

Excellente année 2008 à tous les visiteurs.

 

Le cap des 5 000 pages visitées aura donc été franchi au tournant des années 2007-2008 après quatre mois d'existence.

 

Quant à la suite: encore des photos et des écrits... j'hésite à aborder des sujets plus polémiques... mais qui sait...

MASQUES 3

Par michel56 :: 16/10/2007 à 13:11 :: Voyages

 

 

 

 

 

 

RETRO 2

Par michel56 :: 15/10/2007 à 12:37 :: Portraits du Vietnam

 

 

 

 

 

 

 

 

Source: le web

LE CRÂNE DE CRISTAL-CHAPITRE V

Par michel56 :: 15/10/2007 à 12:29 :: Ecrits

CHAPITRE V

 

 

 

Depuis six mois qu'il vivait à Jakarta, John Wyndham résidait à l'hôtel Sahid Jaya. En ef­fet, la ville surpeuplée n'offrait guère de moyen terme entre les baraques des bidonvilles et les villas luxueuses à trois mille dollars de loyer mensuel, dont il fallait d'ailleurs payer trois ans d'avance. Au reste, le Sahid Jaya était favorablement situé sur la grande artère qui tra­versait la ville du Sud au Nord, presque jusqu'à la mer, et n'était pas éloigné de son bureau. A son arrivée de Bali, l'Américain s'y rendit directement depuis l'aéroport. Dans la pile de courrier qui s'était accumulé pendant son absence, il trouva deux messages qui retinrent par­ticulièrement son attention. Le premier n'était qu'une simple note, rédigée par sa secrétaire, l'informant que Pieter Daendels ne rentrerait de Londres que dans deux jours, et le second, une carte de visite au nom de Paul Tancrêde. Celui-ci avait écrit quelques mots au revers du bristol. Il séjournait à l'hôtel Horizon et demandait à Wyndham de le contacter dès son re­tour à Jakarta.

 

Cela faisait bien longtemps que John Wyndham n'avait pas revu le journaliste français. Leurs chemins s'étaient croisés au début des années soixante-dix, au Vietnam et au Moyen-Orient, et s'étaient brusquement séparés un jour d'avril 1975 à Saigon. Wyndham se souve­nait parfaitement de cet instant-là. Il venait de monter dans le dernier hélicoptère qui allait décoller du toit de l'ambassade américaine. Il lança un dernier regard à la foule qui se pres­sait contre les grilles en bas et reconnut immédiatement la silhouette élancée de Paul Tan­crêde. Après un ultime signe de la main, tout avait été terminé. L'hélicoptère avait déjà pris son envol vers la mer. Depuis, John Wyndham n'avait rencontré Paul Tancrêde qu'une seule fois, à Paris, entre deux avions, quelques dix ans plus tard.

 

L'Américain décrocha le téléphone et appela l'Horizon. A l'issue d'une brève conversa­tion, les deux hommes convinrent d'un rendez-vous au "coffee shop" de l'hôtel dans l'après-midi. Pendant le reste de la matinée, Wyndham s'occupa de régler quelques affaires urgentes, puis il passa au Sahid Jaya à l'heure du déjeuner, et quitta l'hôtel peu après quatorze heures. A ce moment de la journée, le trafic était intense et ne devint plus fluide que lorsqu'il eut at­teint le parc de loisirs d'Ancol, aménagé entre la mer et un canal boueux que longeait une route encombrée, bordée de misérables habitations au-dessus desquelles brillaient les bulbes argentés de petites mosquées. L'Horizon se dressait sur le rivage et devait sans doute son nom à cette situation. John Wyndham gara sa voiture sur le parking en face de l'hôtel, tra­versa le hall, et jeta un coup d'oeil dans le jardin qui séparait le bâtiment de la rive. La sil­houette de l'homme qui déambulait au bord de la mer lui était familière. Depuis deux décen­nies qu'il le connaissait, Paul ne semblait pas avoir changé. Il avait gardé la sveltesse et l'al­lure dégingandée de ses vingt-cinq ans. Wyndham traversa le jardin pour aller à sa rencontre, et ne put s'empêcher de sourire lorsqu'il aperçut la jeune femme qui venait de rejoindre le journaliste : "A l'égard des femmes, songea-t-il, il ne semble pas non plus avoir changé."

 

Les deux hommes se serrèrent longuement la main en silence comme si ce contact physi­que pouvait, mieux que des mots, renouer les liens d'amitié et de complicité qui les avaient unis, des années auparavant. Paul Tancrêde fut le premier à relâcher l'étreinte de ses doigts.

"Voici John Wyndham", dit-il en s'adressant à la jeune femme qui se tenait à son côté et qui se présenta en ces termes : "Keiko Toyama. J'ai rencontré Paul à Tokyo et il m'a per­suadé de l'accompagner à Jakarta. Mais, je crains que ma présence ici ne soit qu'accessoire. En fait, il me semble que Paul ne souhaitait tout simplement pas quitter l'Extrême-Orient sans avoir revu le vieil ami que vous êtes pour lui, monsieur Wyndham."

 

L'Américain considéra la jeune femme et, pour il ne savait quelle raison, il eut l'intuition qu'elle mentait. Au demeurant, elle se distinguait de la plupart de ses congénères. Certes, elle portait une robe à fleurs qui aurait paru démodée et un peu ridicule en Europe et même aux Etats-Unis, mais elle avait le teint hâlé et, par son assurance et sa décontraction, on l'aurait assurément rangée parmi les Occidentales, n'était sa propension à accompagner chaque phrase d'un hochement de tête, qui la faisait ressembler alors à quelque jouet mécanique.

"Si nous allions prendre un verre", dit Wyndham qui commençait à souffrir de la chaleur poisseuse, à peine tempérée par une brise à l'odeur de pétrole. Le rivage d'Ancol était en ef­fet coincé entre les deux ports de la ville, et les flots gris et pollués charriaient à cet endroit des déchets de toutes sortes.

 

Le "coffee shop" de l'hôtel n'était qu'à deux pas, et ils s'installèrent à une table qui don­nait sur la mer. Wyndham se sentait mieux. La salle ronde était fraîche, et la bière qu'il s'était mis à déguster, était glacée.

"Qu'est-ce qui t'amène à Java ?"

Paul Tancrêde hésita un moment avant de répondre. Il croisa le regard de sa compagne, évita celui de John Wyndham, et parla enfin, le nez dans son verre.

"Je poursuis une enquête qui m'a mené en Extrême-Orient, à moins que ce ne soit cette enquête qui me poursuit."

Le caractère sibyllin de ces propos n'échappa pas à Wyndham, qui préféra cependant ne pas insister. Après tout, un journaliste se devait de rester discret sur un reportage en cours, comme lui-même l'était sur ses activités. Il existait pourtant une différence fondamentale en­tre les deux professions. Un reportage était destiné à être diffusé au public, tandis que les ré­sultats des enquêtes de Wyndham demeuraient secrets sauf, bien sûr, pour ses commanditai­res. La conversation avait débuté en s'engageant dans une impasse et l'Américain s'efforça d'en dévier le cours.

"Le monde a bien changé depuis que nous étions au Vietnam. En avril soixante-quinze, nous avons tous pensé que la chute de Saigon sonnait le glas du monde libre. Certains, comme toi, se réjouissaient même, en Europe et en Amérique, de ce qu'ils ont appelé une li­bération."

Paul Tancrêde l'interrompit sans aménité.

"Mon opinion sur ce sujet a beaucoup changé depuis."

Wyndham reconnaissait bien, à cette réaction épidermique, son ami journaliste, pour qui l'évolution de la pensée chez un individu au cours de son existence l'exonérait de tout repro­che sur ses erreurs passées.

"Quoi qu'il en soit, vingt ans après, la tendance s'est complètement renversée.

- Ce ne sont sûrement pas des gens comme toi qui ont permis ce retournement de situa­tion", répliqua Paul Tancrêde sans se départir de sa rudesse.

 

Keiko Toyama s'étonnait et s'inquiétait à la fois de l'animosité qui semblait régner entre les deux hommes.

"Paul, je vous en prie, calmez-vous."

Wyndham se prit à sourire en remarquant l'air désolé de la Japonaise.

"Rassurez-vous, mademoiselle Toyama, tout cela n'est qu'un jeu entre Paul et moi. Nous étions habitués à ce genre de joutes oratoires au Vietnam. Il est vrai qu'à l'époque, nous ne combattions ni dans le même camp, ni avec les mêmes armes, mais cela n'empêchait pas l'amitié. Paul défendait ses convictions par la plume. Il le faisait d'ailleurs avec talent et sin­cérité et, d'une certaine façon, sa cause était aussi celle de la liberté. Quant à moi, j'ai parti­cipé à pas mal de coups tordus, mais en ayant toujours le sentiment de préserver, par là, une certaine conception de la vie que je crois essentielle à l'épanouissement de l'être humain. J'ai connu d'éphémères victoires et d'amères défaites, mais cela me semble maintenant avoir moins d'importance puisqu'en définitive, nous avons gagné."

 

A la lumière des événements dramatiques qui venaient de secouer le monde, Paul Tan­crêde n'était pas loin de penser que le seul tort de John Wyndham et de quelques autres avait été d'avoir eu raison trop tôt. Il ne ressentait pourtant aucune culpabilité quant à ses prises de position antérieures, qu'il assumait sans remords. Tout bien considéré, ses armes à lui, c'est-à-dire des articles dans des journaux et des magazines, n'avaient jamais tué quiconque.

"Après avoir démissionné de l'Agence, pourquoi n'es-tu pas rentré aux Etats-Unis ?"

La question de Paul Tancrêde était directe, comme se devait de l'être la réponse de John Wyndham.

"Notre victoire dissimule en fait le mal qui ronge une Amérique que je ne reconnais plus : la dictature des minorités et des juges."

Wyndham, avant de poursuivre, but une gorgée de bière dont il sentit cette fois l'amer­tume.

"L'administration, les universités, et de plus en plus d'entreprises privées sont soumises à une règle qui, sous prétexte d'intégration, impose que chaque ethnie y soit représentée pro­portionnellement à son poids démographique dans la ville ou dans l'Etat. Les tribunaux se chargent volontiers de faire appliquer cette prescription dans toute sa rigueur. Il va de soi que, dans ces conditions, les critères de recrutement ne tiennent aucun compte des compé­tences réelles. Doit-on rechercher ailleurs la raison du déclin économique des Etats-Unis ? A Boston, par exemple, les Noirs, pour parler de façon "politiquement correcte" je devrais dire les Africains-Américains, représentent cinquante pour cent de la population, il faut donc que cette proportion se retrouve dans les effectifs de la police notamment. Cette règle s'applique à toutes les minorités ethniques, aux handicapés, et même aux femmes et aux homosexuels. Ainsi, aux Etats-Unis, le citoyen idéal à cet égard, celui qui bénéficie de tous les droits sans forcément être astreint à de quelconques devoirs, est une femme, hispanique par exemple, et de préférence lesbienne et handicapée. Quant à moi, pauvre mâle, blanc, hétérosexuel, et qui possède encore toutes ses capacités physiques et mentales, quelle place pourrais-je avoir dans cette société?"

 

L'explication, avancée par John Wyndham, de son exil volontaire laissait Paul Tancrêde un peu sceptique. Néanmoins, il le conforta dans son opinion, sans doute parce qu'il avait besoin de Wyndham pour mener à bien la mission qui lui avait été imposée. Tout à l'heure, il avait commis une erreur en réagissant trop vivement aux propos de l'Américain, et Keiko Toyama l'avait immédiatement rappelé à l'ordre. Wyndham était indispensable à l'accomplis­sement de leurs fins, et il ne fallait pas risquer de le rendre hostile à cause de quelque futile querelle.

"Ce que tu décris est sans doute la situation qui prévaudra en Europe dans quelques an­nées, puisque nous sommes si enclins à suivre l'exemple américain."

 

Wyndham était conscient qu'il s'était laissé entraîner trop loin dans l'exposé de raisons qui ne justifiaient que partiellement son choix de vivre en Extrême-Orient, et en particulier en Indonésie. La fascination que cette région du monde avait exercée sur lui depuis son enfance expliquait, mieux qu'un hypothétique rejet de son pays d'origine, cette décision a priori sur­prenante. D'ailleurs, ici, il pouvait continuer à se battre pour la cause qu'il avait toujours dé­fendue. Seuls les adversaires avaient changé, et Wyndham se demanda si un de ceux-ci ne se cachait pas sous les traits agréables de la jeune Japonaise qui lui faisait face.

"Dans un monde en pleine mutation, le Japon semble rester immuable. Cérémonie du thé et yakusa s'y côtoient en toute harmonie."

 

Keiko Toyama ne s'attendait pas à ce jugement à l'emporte-pièce qui, sans en avoir l'air, détruisait, de manière ironique et lapidaire, le mythe d'un Japon parfaitement intégré au monde moderne. De ses yeux métalliques et froids, John Wyndham dévisageait depuis un moment la jeune femme avec une insistance qui la rendait mal à l'aise. Elle avait l'impression que l'Américain pouvait lire dans ses pensées. Cela était bien sûr ridicule, et elle reprit rapi­dement contenance.

"La cérémonie du thé ne présente plus aujourd'hui qu'un aspect folklorique, tout comme la religion n'est plus pratiquée que sous forme de simulacre. La tradition japonaise a perdu tout contenu réel depuis la fin de la guerre. De nos jours, les jeunes Japonais ont les mêmes sujets d'intérêt que la jeunesse occidentale. Ils se passionnent plus pour le sexe, les voitures, et les gadgets électroniques que pour une prétendue culture nationale au demeurant péri­mée."

Elle avait employé ce dernier terme de préférence à tout autre, comme si la culture était un produit à ne pas consommer au-delà d'une date limite déterminée.

"Quant aux yakusa, il me semble que l'on en parle beaucoup plus à l'étranger qu'au Ja­pon, et leur influence me paraît être intentionnellement exagérée par des observateurs exté­rieurs, comme vous monsieur Wyndham, sans doute pour des raisons peu avouables."

 

Wyndham ne renonçait pas facilement surtout quand il sentait au fond de lui-même qu'il avait tort.

"Au cours d'un séjour à Tokyo, il y a quelques mois, j'ai eu le sentiment d'avoir été plongé dans une sorte de fourmilière, au milieu d'un peuple d'insectes, courant sur leurs courtes pattes d'un endroit à l'autre sans motif apparent.

- Vous ne semblez guère aimer les Japonais, monsieur Wyndham.

- Excusez-moi mademoiselle Toyama. Evoquer le Japon a réveillé en moi de vieilles bles­sures dont vous n'êtes en rien responsable. Pour me faire pardonner, j'aimerais que vous m'accompagniez, vous et Paul, à Bandung chez un ami que je dois rencontrer dès son retour de Londres. Si vous en avez le loisir et le désir, bien entendu."

Keiko Toyama posa alors une question dont elle connaissait assurément la réponse. Si elle ne pouvait pas non plus lire dans les pensées de Wyndham, elle en savait assez sur lui, et sur ses relations, pour n'avoir aucun doute à ce sujet.

"De qui s'agit-il ?

- C'est un personnage curieux qui devrait vous intéresser, et dont Paul pourrait tirer la matière d'un article. Son nom est Pieter Daendels."

 

Comme tous les soirs, la nuit était tombée sur Jakarta vers dix-huit heures. John Wyn­dham emmena Keiko Toyama et Paul Tancrêde dîner dans un restaurant de fruits de mer, situé au centre-ville dans le seul quartier préservé de l'ancienne Batavia. Au cours du repas, la discussion, détendue et informelle, permit à John Wyndham et Paul Tancrêde de rappeler de vieux souvenirs. En dévorant des langoustes, l'un évoquait la charge grandiose et tragique des blindés syriens sur le plateau du Golan, l'autre le ballet des hélicoptères au-dessus de la jungle indochinoise. La jeune Japonaise semblait les écouter avec intérêt. A l'occasion, elle ne manquait pas d'introduire dans la conversation un trait d'humour ou de légère moquerie quand l'un ou l'autre des deux hommes manifestait par trop de gloriole dans ses propos. Pour la première fois sans doute, Paul Tancrêde oubliait ce que la jeune femme représentait, et se laissait séduire par son charme. Ils devaient passer encore plusieurs jours ensemble, mais cette cohabitation, à l'origine imposée, pouvait se révéler pleine d'agrément si Keiko, comme lui, s'abandonnait au jeu de la séduction et délaissait, pour un temps, son rôle. La présence de John Wyndham commençait à devenir pesante au journaliste, et il fut soulagé quand l'Américain les quitta après les avoir reconduits à l'Horizon.

 

La nuit avait quelque peu rafraîchi l'atmosphère, et la brise agitait les bouquets de feuilles pennées des palmiers qui bordaient le sentier dallé longeant le rivage. Keiko s'était aperçue du changement d'attitude de Paul Tancrêde à son égard. Cela ne l'effarouchait pas. Au con­traire, abstraction faite de tout sentiment qu'elle pouvait éprouver, elle y voyait le moyen de renforcer les liens artificiels qui retenaient le journaliste auprès d'elle.

"Je ne suis pas votre ennemie, dit-elle après un moment de silence seulement troublé par le bruissement des palmes. Paul, j'aimerais que vous me parliez de vous.

- Que voulez-vous savoir que vous ne connaissez déjà ?

- Mais, je ne sais rien de vous, affirma encore la jeune femme avec un accent de sincérité dans la voix.

- Je suppose pourtant que votre père vous a fait part de toutes les informations me con­cernant qu'il possède. Je dois avouer que je ne me souvenais même plus de certains épiso­des... désagréables de ma vie, qu'il n'a pas manqué de me rappeler.

- Paul, je vous assure que j'ignore tout de vous, mis à part votre rôle d'intermédiaire dans cette affaire.

- Dans laquelle je vous sers de cheval de Troie, en quelque sorte.

- Votre comparaison ne me paraît pas exacte. Il ne s'agit pas dans notre cas de s'emparer d'une ville, ou de toute autre chose. Je souhaite rencontrer Pieter Daendels uniquement pour lui proposer une transaction au nom de mon père.

- Aviez-vous besoin de moi pour cela ?"

 

Paul Tancrêde se demandait si Keiko disait la vérité, ou si elle ne s'ingéniait pas plutôt à instiller le doute dans son esprit. Ce qu'il avait compris des intentions d'Akira Toyama au sujet du Hollandais ne ressemblait en rien à une opération commerciale.

"Il est difficile d'entrer en relation avec un homme comme Pieter Daendels." Keiko se prit à sourire avant de poursuivre : "Et encore plus difficile de le convaincre... comme vous, semble-t-il. Mais il ne refusera pas de recevoir un ami de son conseiller et confident le plus proche, John Wyndham."

Elle fixa alors ses yeux noirs et brillants dans les yeux du journaliste.

"Quoi de plus naturel que cet ami soit accompagné par sa dernière conquête ?"

Paul Tancrêde soutint le regard de la jeune femme et sentit fondre ses griefs.

"Ce dernier terme n'exprime malheureusement aucune réalité.

- Il ne tient qu'à nous qu'il n'en soit plus ainsi", conclut Keiko en passant ses bras autour des épaules du journaliste.

UN GÂTEAU AU CHOCOLAT "EQUITABLE"

Par michel56 :: 15/10/2007 à 12:22 :: Général

Je dois avouer que j’aime le gâteau au chocolat. Personne n’est parfait. Mais quand l’autre jour j’ai vu que mon gâteau était issu du commerce ‘équitable’, j’ai été un peu surpris. Je l’imaginais déjà provenant du fin fond de je ne savais quel pays du Sud, transporté à grands frais par avion polluant.

 

Ce n’était bien sûr pas le cas. Seul le cacao était estampillé ‘équitable’. Une étude plus approfondie de l’emballage m’apprit que le cacao en question provenait de la République Dominicaine.

 

Cela m’interpelle à deux niveaux :

 

1)     verra-t-on ce genre de produit hybride se multiplier pendant les années à venir, et la naissance de ‘monstres’ dits ‘équitables’ ? Des voitures, par exemple…

2)     je ne peux pas m’empêcher de penser que ce cacao est voisin de plantations de cannes à sucre où triment des dizaines de milliers d’esclaves haïtiens… et que son véritable propriétaire peut être le négrier de la canne à sucre…

 

Alors, mon gâteau : ‘équitable’ ou pas ?

 

Au moins avec un arrière-goût d’amertume…

 

En définitive, je pense que je vais adopter une tarte aux pommes

ACTIVITES 3

Par michel56 :: 26/09/2007 à 11:15 :: Portraits du Vietnam

 

 

 

 

 

 

SONDAGE

Par michel56 :: 25/09/2007 à 11:20 :: Général

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CALECHES

Par michel56 :: 25/09/2007 à 11:14 :: Voyages

 

Jogjakarta, Java, Indonésie

 

 

 

Saint-Pétersbourg

 

 

 

Vienne

DERNIERE ETAPE

Par michel56 :: 24/09/2007 à 12:39 :: Ecrits

 

Courbé sous son fardeau, le poids des souvenirs,

 

Etranger dans sa ville, étranger dans son temps,

 

Il avançait encor’, harassé à gémir,

 

Et marchait à pas lents, souvent à contretemps.

 

 

Le froid l’avait saisi et glacé jusqu’au sang,

 

Un jour encor’ passé, des heures à se traîner.

 

Il cessa de neiger, et le vent gémissant,

 

Une chape de plomb, en était-il gêné ?

 

 

Il venait de jeter un regard sur ses pas,

 

Une longue traînée, hésitante et figée,

 

Effacée çà et là, brillant comme un appât,

 

Un moment si ténue, un instant, apogée.

 

 

Soudain il s’arrêta, le col était si près,

 

Et plus loin la vallée, la paix, l’éternité,

 

Encore quelques pas, et l’allée de cyprès,

 

Comme un ultime but, un champ d’infinité.

MASQUES 2

Par michel56 :: 24/09/2007 à 12:23 :: Voyages

 

 

 

 

 

 

LE CRÂNE DE CRISTAL-CHAPITRE IV

Par michel56 :: 24/09/2007 à 12:17 :: Ecrits

CHAPITRE IV

 

 

 

Arrivé à Jakarta dans la matinée, Eric Jourdan prit le train de 12h32 pour Bandung, qui partait de la nouvelle gare de Gambir. Sur des kilomètres, la voie ferrée traversait des bi­donvilles dont les ruelles s'ouvraient, comme des soupiraux, au ras du ballast. Confortable­ment installé dans l'atmosphère climatisée d'un wagon de première classe, le jeune homme avait l'impression de suivre un reportage sur l'écran d'une vitre poussiéreuse. De place en place, des campements avaient été installés sous le tablier d'un pont ou dans quelque encoi­gnure, tandis que des familles qui ne possédaient pour tout bien qu'une vieille valise, chemi­naient le long des rails, ou bien reposaient à même le sol au milieu de quelques chèvres qui broutaient une herbe rare. Les hordes d'émigrants échouaient l'une après l'autre à la périphé­rie de la ville, en vagues successives que rien ne semblait devoir arrêter tant son attraction était forte. La qualité des matériaux employés pour bâtir les abris qui jalonnaient la voie, té­moignait de l'ancienneté de leur occupation. La brique, le bois, la tôle, le carton ou le plasti­que constituaient un critère infaillible du lien plus ou moins solide qui unissait les habitants de ces taudis aux terrains vagues sur lesquels ils s'étaient établis. Au demeurant, sous le so­leil, même la misère paraissait joyeuse. Du bon côté de l'écran, l'habitude avait engendré chez la plupart des voyageurs une totale indifférence devant un spectacle que, d'ailleurs, ils ne voyaient pas tant ils étaient absorbés par leur babillage.

 

Après avoir traversé les banlieues tentaculaires de la ville, le train parvint enfin dans la campagne, dont les rizières d'un vert tendre étaient bornées par des rangées de palmiers qui cachaient les villages. La voie ferrée parcourait la plaine, parallèlement à la côte, avant d'obliquer brusquement vers la montagne dont l'ascension ralentit encore le poussif convoi. Des terrasses avaient été aménagées sur toutes les pentes et, du haut des ponts qui n'étaient pas plus larges que l'écartement des rails, le regard plongeait, entre leurs gradins, dans des vallées où sinuaient des cours d'eau presque à sec.

 

Après trois heures de voyage, l'arrivée du train à Bandung fut marquée par l'irruption dans les wagons de porteurs en combinaison bleue et casquette rouge. Eric Jourdan suivit celui qui s'était emparé de son bagage. Chauffeur et voiture l'attendaient à la sortie de la gare. Ils prirent la route de Lembang, qui montait vers le Nord en serpentant dans les colli­nes. La voiture roulait vite, et le chauffeur évitait adroitement toutes les embûches du trafic: camions surchargés, minibus bondés de passagers et de colis, carrioles tirées par un unique cheval chétif qui bavait sous l'effort, et même quelques cyclistes aux maillots colorés qui ahanaient en se déhanchant quand la pente devenait trop raide. Pour tous ces véhicules, la li­gne blanche peinte sur la route fraîchement goudronnée semblait d'ailleurs plus servir de fil conducteur, qu'il ne fallait absolument pas perdre, que de séparation entre les voies de circu­lation. La priorité du passage appartenait au conducteur le plus téméraire.

 

Passé Lembang, la route grimpait dans une forêt de pins élancés et de brande touffue aux fougères arborescentes. En gagnant en altitude, Eric Jourdan avait le sentiment de gravir aussi les degrés de l'échelle des latitudes tant, ici, l'élévation au-dessus du niveau de la mer déterminait des strates bien délimitées de climat et de végétation. A la manière d'un archéo­logue qui remonte le temps en creusant le sol, il lui semblait remonter vers des zones tempé­rées à mesure que la voiture poursuivait son ascension. Depuis son départ de Jakarta, se déroulait, sous ses yeux, un exemple concret qui élucidait le phénomène, pour lui jusqu'alors inexpliqué, des neiges éternelles du Kilimandjaro. Au sortir de la forêt, la route débouchait sur un plateau recouvert de plantations de thé, piquetées d'arbustes aux feuilles rouges. Bientôt, la voiture tourna dans un chemin de traverse et franchit la grille d'un parc ombragé de grands arbres. Au bout de l'allée, Eric Jourdan aperçut une maison d'un étage au toit en terrasse où une antenne parabolique tournait sa corolle vers le ciel. C'était là la demeure de Pieter Daendels.

 

De la véranda qui entourait le rez-de-chaussée, quelques marches de marbre permettaient d'accéder à un immense salon en contrebas. Il était à peine cinq heures, mais le soleil décli­nait déjà. Dans une heure, il ferait nuit. La fraîcheur de l'air ne surprit pas Eric Jourdan, pas plus que la présence d'une cheminée dans le salon. Mais il ne put réprimer un sursaut lorsque retentit, derrière lui, la voix forte de Pieter Daendels.

"Comment te sens-tu ?"

Le jeune homme s'était retourné. Dans la lumière crépusculaire, il paraissait encore plus pâle qu'une semaine auparavant à Londres. Ses yeux étaient cernés et fiévreux, et leur iris avait pris une couleur grisâtre et terne. Sa lassitude se refléta dans sa réponse.

"Comme on peut l'être après vingt-quatre heures de voyage, ou peut-être seulement vingt heures, je m'y perds un peu avec le décalage horaire."

 

Pieter Daendels s'était installé derrière le bar qui occupait un coin de la pièce, et préparait deux verres.

"Voilà qui devrait te remettre d'aplomb. A moins que tu n'aies aussi renoncé à l'alcool."

Eric Jourdan s'était affalé dans un fauteuil et fit un signe de dénégation. Daendels lui tendit son verre et s'accouda à la tablette de la cheminée.

"Ne te plains pas. En cent-cinquante ans, la durée des voyages a été divisée par cent. De la diligence au chemin de fer, la vitesse des transports a été multipliée par dix, et encore par dix du chemin de fer à l'avion. En même temps, notre vieille planète semble s'être rétrécie d'autant. Sur Terre, il n'y a pas d'immensité que tu ne puisses traverser d'un coup d'aile. Reste le cosmos qui malheureusement ne nous est pas encore accessible. Je ne parle pas bien sûr de la banlieue lunaire, ni des planètes, aussi lointaines soient-elles, de notre système so­laire, mais des étoiles. La plus proche doit se trouver à environ quatre années-lumière. Un tel voyage serait de toute façon sans retour."

 

Le discours de Daendels fut interrompu par une voix féminine et grave.

"De quel voyage s'agit-il?

- Du seul voyage que nous ne pourrons jamais faire ensemble, ma chère.

- Veux-tu parler de la mort ?

- Je ne la conçois pas ainsi, mais plutôt sous la forme d'un séjour indéfini dans le néant, ou mieux sur une "Ile des morts", comme celle peinte par Arnold Böklin."

Entre-temps, Eric Jourdan s'était levé et observait la jeune femme qui venait d'entrer dans le salon. Elle pouvait avoir une trentaine d'années, comme le laissait supposer son allure, mais non l'apparence de son visage qui gardait les traits lisses de l'adolescence. Elle avait les cheveux longs et bruns, et, quoique de type asiatique, elle devait être métisse comme le sug­géraient ses yeux arrondis et violets.

 

Daendels remarqua que les yeux d'Eric avait repris quelque éclat.

"Ma chère, laisse-moi te présenter Eric, le fils de mon vieux compagnon d'exil et de souffrance, Pierre Jourdan. Eric, voici Elizabeth Liu qui, par je ne sais quelle aberration, a réussi à supporter, pendant près de cinq années, le vieil ours que je suis."

Elizabeth sourit en tendant une main fuselée et blanche.

"Ne le croyez pas. Pieter aime beaucoup être entouré et écouté. Au demeurant, il m'a souvent parlé de vous, comme si vous étiez son propre fils."

En serrant la main froide, Eric sentit un frisson lui parcourir le bras. Instinctivement, la jeune femme lui faisait un peu peur. Il émanait d'elle, malgré sa beauté, une sorte d'aura qu'il aurait qualifiée de maléfique s'il n'avait pas conservé en lui quelques restes de positivisme.

"Je suis enchanté de faire votre connaissance, Elizabeth.

- Je vous en prie, appelez-moi Betty."

 

Daendels avait vidé son verre et rejoint les deux jeunes gens, comme pour s'interposer. Il mit la main sur l'épaule d'Eric d'un geste protecteur et lui demanda : "Souhaites-tu te reposer avant le dîner ?

- Non merci. Je me sens mieux maintenant. Sans doute l'effet du whisky.

- Dans ce cas, j'aimerais te faire voir ma tanière."

Elizabeth s'était lovée au creux de l'arrondi du canapé en forme d'équerre près de la cheminée, et dit simplement en s'adressant aux deux hommes, mais en regardant Eric : "Ne me laissez pas seule trop longtemps."

 

La "tanière" de Pieter Daendels était en fait une bibliothèque et un cabinet de travail dont il se réservait l'usage et l'accès. Après avoir déverrouillé et ouvert la porte, il s'effaça pour laisser entrer le jeune homme. Ce dernier s'arrêta sur le seuil de la pièce, étonné par le spec­tacle qu'elle offrait. Les quatre murs étaient masqués, jusqu'au plafond, par des étagères garnies de livres reliés de cuir. Mise à part la porte qu'Eric hésitait à franchir, il n'existait au­cune ouverture apparente. Aucune fenêtre ne donnait sur cette retraite qu'éclairait seulement la lumière diffuse de quelques lampes au pied de bronze. En face de la porte, une niche revê­tue sur toutes ses faces de velours rouge constituait l'unique solution de continuité dans les rayonnages de livres. Un bureau, un canapé, quelques fauteuils meublaient la bibliothèque dont seul Daendels détenait la clé.

 

Le Hollandais dut pousser gentiment Eric pour que celui-ci se décidât enfin à pénétrer dans la pièce.

"Entre ! De quoi as-tu peur ?

- Tout cela est si étrange. On a l'impression de se trouver dans un caveau.

- Plutôt confortable comme tombeau, ironisa Daendels en refermant et verrouillant la porte derrière lui. J'y passerais volontiers la vie éternelle dans un monde meilleur que nous promettent vos curés et nos pasteurs."

 

Eric Jourdan s'était approché d'un globe terrestre ancien qui, monté sur son socle, lui ar­rivait à la poitrine. Il se retint difficilement de le toucher et de le faire tourner. De fines cra­quelures sillonnaient sa surface comme autant de failles dans la mince croûte de la planète.

"Il ne date malheureusement que du siècle dernier, dit Daendels qui s'était assis à son bureau et classait quelques papiers. A propos, cela fait exactement cinq cents ans que le premier globe terrestre a été réalisé par le cartographe Martin Béhaim. Trois décennies avant que l'on eût la première preuve concrète de la sphéricité de la Terre, et avant même que Colomb n'eût abordé aux Bahamas. Mais ce Martin Béhaim devait être quelque peu vision­naire, ou très bien informé, car son globe était formé de fuseaux de papier remplaçables pour pouvoir prendre en compte chaque nouvelle découverte. L'avantage du globe sur la mappe­monde est qu'il ne pose aucun problème de déformation ou de centrage. Sur un planisphère, l'Europe est généralement placée au centre, en position dominante. Contrairement à une surface plane, une surface sphérique ne possède pas de centre. Dieu l'a peut-être voulu ainsi pour signifier aux hommes qu'ils sont égaux."

 

Eric Jourdan ne détestait pas ramener parfois Pieter Daendels aux réalités et au présent. Il avait saisi le cadre qui ornait son bureau.

"Est-ce la photo d'Ariane ?

- Bien sûr. Crois-tu que je pourrais garder constamment devant les yeux un autre portrait que celui de ma fille ?

- Combien elle a changé depuis la dernière fois que je l'ai vue. Il est vrai qu'à l'époque elle n'était encore qu'une petite fille."

 

Ariane avait vingt ans. Elle avait les cheveux clairs, d'un blond tirant sur le roux, et les yeux bleus aux reflets verts, et des taches de rousseur parsemaient son visage allongé. Sa beauté, quoiqu'elle ne fût pas encore achevée, devait déjà attirer bien des regards, et Daen­dels, avec une certaine malice, en accordait tout le mérite à sa mère, une Française comme il se plaisait à le préciser.

 

Eric Jourdan avait reposé le cadre et s'était installé dans un fauteuil en face du bureau de Daendels.

"Ariane n'est pas un prénom courant.

- Ma fille n'est pas une personne commune, dit le Hollandais avec le plus grand sérieux. Quoi qu'il en soit, ce nom a une histoire. Il tire son origine d'un épisode dramatique de mon séjour en Antarctique. Un jour de blizzard, ou plutôt une nuit, je suis sorti du bâtiment qui nous servait d'habitation pour aller dans la réserve à quelques dizaines de mètres. Il faut dire que j'étais le cuistot de l'expédition. Poste peu glorieux sans doute, mais, tu vois, il m'en est resté quelque chose, précisa-t-il en se désignant, les deux mains tournées vers son torse. Toujours est-il que, ce jour-là, j'avais sous-estimé la force du vent et l'intensité du froid. A mi-chemin, je me suis effondré à demi inconscient. Je ne pouvais plus me relever, encore moins avancer ou revenir sur mes pas. Appeler aurait été inutile. Je n'avais plus qu'à attendre la mort qui, paraît-il, est douce dans ces circonstances. Le froid t'anesthésie et tu t'endors à jamais. Pourtant, comme tu peux le constater, j'ai été sauvé. Tous les bâtiments de la base étaient reliés par des câbles, fixés de place en place dans le sol gelé, pour éviter de nous perdre dans la tempête, notre fil d'Ariane en quelque sorte. Ton père, qui s'inquiétait de mon absence, est parti à ma recherche, et m'a retrouvé la main encore agrippé au cordage. Sans lui et sans ce fameux filin, je ne serais pas ici aujourd'hui à te raconter cette anecdote... et Ariane n'aurait jamais vu le jour.

- Où est-elle et que fait-elle en ce moment ?

- Elle est à Yogyakarta chez une amie indonésienne."

 

Eric n'exprima ni surprise, ni désappointement. Après tout, il était à Java pour une raison tout autre que rencontrer la fille de Pieter Daendels.

"A Londres, tu m'as montré un crâne de cristal, dont la vision ne cesse pas de m'obséder depuis huit jours. Il m'arrive même d'en rêver."

Le jeune homme marqua une pause, comme si le simple fait d'avoir prononcé ces quel­ques mots l'avait épuisé.

"Tu m'as aussi parlé d'un objet semblable qui serait en ta possession.

- Regarde, dit Daendels en montrant le renfoncement pratiqué dans le mur, qui demeurait dans l'ombre. Je ne pensais pas que tu fusses si sceptique."

En même temps, il avait dû déclencher quelque mécanisme caché, car une partie de la base de la niche s'ouvrit tandis qu'apparaissait, remontant des profondeurs du mur, un corps globuleux encore indistinct. Cependant, quand deux spots s'allumèrent, éclairant l'objet de biais, le cristal se mit à briller et les orbites pleines du crâne lancèrent des éclats irisés.

 

Eric Jourdan constata que la sculpture était parfaitement identique, pour autant qu'il pouvait en juger, à celle qu'il avait vue à Londres. Pendant un instant, il se demanda si Daendels, par il ne savait quel coup d'audace ou de folie, ne l'avait pas dérobée. Le connais­sant, il abandonna toutefois bien vite cette hypothèse. Il devait y avoir une autre explication qu'il attendait en silence, ne pouvant pas détacher son regard du crâne translucide. Daendels ne le déçut pas.

"Il y a environ mille ans, une formidable éruption décapita le Merapi, un volcan situé à quelques dizaines de kilomètres au nord de Yogyakarta. Toute la partie supérieure du cône fut volatilisée et des cendres recouvrèrent toute la région alentour sur des dizaines de mètres d'épaisseur. Le temple de Borobudur notamment fut enseveli, un siècle à peine après son achèvement. Ce ne fut que bien plus tard, il y a environ cent-cinquante ans, que celui-ci fut dégagé. Néanmoins, on estime qu'il doit rester de nombreux temples, peut-être même une cité entière, enfouis sous les cendres. On ne sait pas exactement quand ce crâne fut décou­vert, sans doute il y a une cinquantaine d'années, ni dans quel endroit précis, mais ce qui est sûr, c'est qu'il provient de cette région. Comment il est parvenu en ma possession, c'est une autre histoire qu'il serait sans doute ennuyeux de développer maintenant. Peut-être plus tard...

- Tu m'as raconté que les prêtres mayas, ou aztèques, utilisaient le crâne qui est exposé à Londres pour prédire l'avenir. Qu'en est-il de celui-ci ?

- Si tu veux dire par là que j'y ai lu mon avenir, celui de mes proches, ou encore celui de l'humanité, la réponse est négative. Tout au plus, est inscrit dans cette gemme, dans son ap­parence même, le destin final de chaque homme, que nous connaissons tous d'ailleurs sans qu'il soit nécessaire d'interroger ce genre d'oracle. Qui sait, le pouvoir de cette sculpture ré­side peut-être dans le seul fait de son existence, car beaucoup de gens seraient prêts à tout pour la posséder.

- Comme cela peut être le cas avec certaines femmes.

- N'oublie pas que le modèle de celle-ci, comme l'autre, était sans doute un crâne de femme."

 

Au cours du dîner qui suivit, Eric Jourdan apprit qu'Elizabeth Liu traduisait en anglais, pour une maison d'édition américaine, des romans érotiques chinois du XVIIème siècle. Cette activité était cependant moins anodine qu'il n'y paraissait, quand on savait que l'intro­duction sur le territoire indonésien de tout document imprimé en caractères chinois était strictement prohibée par les règlements douaniers. C'était, sans doute, une conséquence des "incidents" de 1965... En tout état de cause, la jeune femme affirmait : "L'idée de compenser la futilité de mon existence en me passionnant pour des oeuvres frivoles, me plaît." Au de­meurant, cette occupation qui ne subissait pas les contraintes d'un emploi régulier, lui procu­rait une certaine indépendance financière tout en lui laissant de nombreux loisirs. L'écriture chinoise fut ensuite le sujet d'un débat animé entre Pieter Daendels et Elizabeth, auquel Eric Jourdan ne comprit pas grand-chose. Il retint simplement que l'écriture idéographique n'était pas seulement un moyen de communication entre les êtres, car, contrairement à l'écriture al­phabétique, elle ne servait pas à représenter un langage vocal, mais elle le précédait et, en ce sens, chaque idéogramme pouvait se substituer à l'objet qu'il désignait. C'était pourquoi l'écriture avait toujours été en Chine le véhicule de la pensée, et non la parole, réservée à l'expression des banalités de la vie quotidienne, au contraire des civilisations occidentales dans lesquelles le discours n'avait été que tardivement enregistré par l'écriture, et la tradition orale fixée par celle-ci. Cela constituait  peut-être une des raisons du blocage de la société chinoise, qui durait depuis des siècles, tandis que l'Occident, dans le même temps, n'avait pas cessé d'évoluer.

 

Le lendemain, Pieter Daendels quitta de bonne heure sa résidence pour se rendre à Ban­dung. Un peu plus tard, Elizabeth prit sa voiture. Eric Jourdan l'accompagnait. Leur excur­sion avait pour but le Tangkubanperahu, le seul volcan de Java dont le sommet était acces­sible par la route.

"Que signifie ce nom ?" demanda le jeune homme, alors que la Nissan, peu avant d'avoir atteint Lembang, bifurquait sur la droite et commençait de gravir, dans la forêt, les pentes escarpées de la montagne.

"Cela veut dire le "bateau renversé". Mais, ne cherchez pas, je n'y ai jamais vu la forme d'un quelconque navire qu'il soit renversé ou non."

 

La route étroite et sinueuse grimpait en lacet jusqu'au bord de l'un des deux cratères ac­colés qui formaient le sommet du volcan, à près de deux mille mètres d'altitude. En sortant de la voiture, Eric frissonna, saisi par le froid de l'atmosphère que ne réchauffaient pas les rayons d'un soleil qui n'apparaissait que par intermittence, entre les nuages qui coiffaient la montagne. L'air était chargé de gaz sulfureux dont l'odeur acide et désagréable était heureu­sement dissipée par de fréquentes rafales de vent. Des vendeurs de colifichets, revêtus de lainages épais, assaillaient les visiteurs déjà nombreux qui, pour la plupart, les repoussaient. Eric avait saisi à deux mains la balustrade qui bordait le précipice, et regardait autour de lui. Un chemin permettait de faire le tour du premier cratère et, dans le lointain, on devinait la seconde dépression aux colonnes de vapeurs qui s'en échappaient. Des coulées de roches grisâtres et jaunâtres obstruaient, sans doute depuis bien longtemps, la cheminée du volcan. Elizabeth s'était approchée du jeune homme et restait silencieuse, le dos appuyé aux barres de bois.

"Je comprends mieux maintenant la passion que peuvent éprouver certains hommes pour les volcans.

- Et vous Eric, quelles sont vos passions ?

- J'essaie d'éviter d'en avoir.

- Pourquoi ?

- Peut-être à cause d'un égoïste souci de tranquillité."

 

Eric remarqua à cet instant que les yeux violets de la jeune femme avaient de curieux re­flets. Cela lui rappela le crâne qui s'était subitement éclairé, dans son coffret de velours, le soir précédent. Elizabeth entrouvrit les lèvres, mais il se passa plusieurs secondes avant qu'elle ne parlât.

"Pieter a beaucoup de qualités, mais, depuis quelques mois, il me délaisse et s'enferme des jours entiers dans sa bibliothèque. Je me refuse à croire que cet effrayant cristal est la cause de ce changement d'attitude à mon égard. Les premières années qui ont suivi notre rencontre, il paraissait si amoureux de moi. Eric, poursuivit-elle sur le même ton neutre, voulez-vous faire l'amour avec moi ?"

Le jeune homme esquissa un sourire avant de répondre.

"Je devrais être flatté par cette proposition, mais comprenez-moi Elizabeth, pardon Betty, je n'éprouve que répulsion à l'idée même de tout contact physique avec une femme."

Les yeux d'Elizabeth s'agrandirent de surprise.

"Seriez-vous attiré par les hommes ?

- Non. Je sais que cela est à la mode, mais ce n'est pas mon cas. Le sexe me paraît tout simplement être devenu une activité trop risquée. Le jeu est trop dangereux et je n'y joue plus.

- Comment pouvez-vous vivre sans passion et sans amour ?

- Je m'adonne à la chasteté."

 

OEUFS COUVES

Par michel56 :: 18/09/2007 à 13:11 :: Portraits du Vietnam

 

 

Pour vérifier la fraîcheur des oeufs couvés: prendre trois oeufs, si celui du milieu tourne entre les deux autres, le poussin est vivant, l'oeuf est "frais".

 

HONG KONG 2

Par michel56 :: 18/09/2007 à 12:40 :: Ecrits

Extrait:

 

L'ambition de tout habitant de la colonie britannique de Hong Kong se résume par cette formule lapidaire : "The richer, the higher, the better". Plus vous êtes riche, plus vous vivez haut et mieux vous vivez. Jimmy Goh habitait une grande maison à deux pas de la crête du Victoria Peak. S'il n'avait pas encore atteint le sommet, il n'en était plus très loin...

 

Florent Ravenel avait traversé la rade sur un des ferries blancs et verts qui font sans arrêt la navette entre Kowloon et l'île de Hong Kong. Pour un dollar Hong Kong, le prix du passage sur le pont supérieur, il s'était offert ce qui est peut-être la plus belle traversée du monde, mais sûrement une des plus courtes, environ cinq minutes, entre les jetées jumelles des terminaux des deux rives. Le soleil déclinait au-dessus des collines de la Chine continentale, de l'autre côté de l'embouchure de la Rivière des Perles, en embrasant les façades de verre des buildings dominés par la mince silhouette de l'immeuble de la Banque de Chine, dont l'architecte n'était autre qu'un bâtisseur de pyramide dans la cour du Louvre. En arrière-plan, la crête dentelée du pic Victoria limitait l'horizon. Des bateaux de tous types et de toutes tailles sillonnaient la rade, depuis des jonques sans mât ni gréement jusqu'aux porte-conteneurs qui allaient jeter l'ancre un peu plus loin. Florent s'était approché de la cheminée centrale, chemisée de cuivre jaune, où était apposée une plaque gravée de ces mots : "Day Star, 1953". Le métal était chaud et lisse au toucher. La proue et la poupe des ferries de la Star Line sont parfaitement identiques si bien qu'ils peuvent aller et venir entre Hong Kong et Kowloon sans avoir à virer. Il suffit aux passagers qui embarquent de faire basculer les dossiers des bancs de bois pour s'asseoir dans le sens de la marche, ce que fit Florent à l'imitation des habitués de la ligne.

 

HONG KONG

Par michel56 :: 16/09/2007 à 13:58 :: Voyages

 

Aujourd'hui.  Source: le web.

 

 

 

1989

 

 

 

1956. Source: le web.

 

LE CRÂNE DE CRISTAL-CHAPITRE III

Par michel56 :: 16/09/2007 à 13:32 :: Ecrits

 

CHAPITRE III

 

 

 

Avec une certaine amertume, Akira Toyama songeait qu'il allait bientôt fêter son soixante-quinzième anniversaire. Il regarda encore une fois le portrait de sa fille qui trônait dans son cadre de laque sur son bureau. Elle ne devait guère avoir plus de vingt ans quand la photo avait été prise, quelques années auparavant. Pendant un instant, il se demanda s'il la verrait vieillir. Pourtant, il chassa bien vite cette sombre pensée. Après tout, il était toujours en pleine forme, et il lui restait tant de choses à accomplir. Mais en levant les yeux du meu­ble en bois précieux, sur lequel s'alignait une batterie de gadgets électroniques, il fut repris d'un accès de morosité, provoqué par le mélange de fumée et de brouillard qui stagnait, ce matin-là, au-dessus du quartier de Tokyo qui abritait le building de la Toyama Company. Même au cinquantième et dernier étage du bâtiment, qu'occupait son président, la brume restait dense, et l'empêchait d'apercevoir les tours voisines. Akira Toyama n'appréciait pas cette sorte d'isolement, il aimait trop sa ville et, surtout, voir sa richesse étalée sous ses yeux.

 

Un jour, pas si lointain sans doute, Tokyo serait la capitale de la première puissance mondiale, et il espérait assister à cet avènement. Ce serait assurément le couronnement de sa carrière, et l'aboutissement de tout ce qu'il avait entrepris pendant sa déjà longue existence. Parfois, il se voyait errant dans les ruines de la cité dévastée, alors que le Japon venait de perdre la guerre. Pourtant, il ne s'était pas abandonné au désespoir. A cette époque, il était peut-être trop jeune pour cela. Il avait simplement remis son sabre au fourreau, et continué à se battre avec d'autres armes. Ce même sabre était encore accroché à un mur de l'immense pièce au décor futuriste, sur laquelle régnait le maître de la Toyama Company. De son bu­reau, il pouvait diriger son empire, suivre les mouvements de ses navires, contrôler la bonne marche de ses usines, et être en communication avec les Bourses du monde entier, par le seul biais de liaisons par satellite et d'écrans vidéo. Rien, ni personne, ne lui était inaccessible. Il avait le monde à portée de la main. Aussi, les visiteurs qui franchissaient le seuil de cette pièce étaient-ils rares, ce dont il se souciait fort peu en général. Toutefois, il attendait avec quelque impatience l'homme qu'il devait rencontrer ce matin-là.

 

D'un geste machinal, Paul Tancrêde ramena en arrière la mèche de cheveux châtains qui lui barrait le front. Bien que l'ascenseur, qui ne desservait que le cinquantième étage du building, fût spacieux, il se sentait oppressé. C'était peut-être dû à la présence des deux sbi­res qui l'encadraient, ou bien à l'humiliation qu'il venait d'essuyer. Passer sous les fourches caudines n'est jamais agréable. Pour lui, cela signifiait sans doute aussi la fin de sa carrière de grand reporter. Il n'aurait plus alors qu'à prendre en charge la rubrique des chiens écrasés dans une quelconque feuille de province. Lorsque la porte de l'ascenseur s'ouvrit, il aspira une goulée d'air aseptisé et entra dans une vaste antichambre où deux autres gardes du corps le fouillèrent, tandis qu'une secrétaire annonçait son arrivée.

 

Akira Toyama ne fit pas attendre son visiteur. Quand ce dernier eût franchi la dizaine de mètres qui séparait la porte d'entrée du bureau de palissandre, le président de la Toyoma Company se leva, s'inclina légèrement, et dit sans préambule : "Je vous remercie, monsieur Tancrêde, d'avoir renoncé à diffuser votre reportage. Voyez-vous, dans toutes les sociétés, il a toujours existé un fragile équilibre entre la politique, la finance, et certaines activités en marge. Rompre cet équilibre ne serait bon pour personne. Quant à vous, vous travailliez à l'encontre de vos intérêts. Il est très sage de votre part d'y avoir mis un terme. Mais, je vous en prie, asseyez-vous monsieur Tancrêde."

 

Le journaliste prit place dans un large fauteuil de cuir. Il était quelque peu rasséréné par ce discours, même si Akira Toyama n'avait fait que camoufler ses menaces sous des paroles lénifiantes. A l'entendre, c'était lui, Paul Tancrêde, qui avait sacrifié son devoir d'informer sur l'autel d'un prétendu consensus social. En vérité, pour la première fois de sa carrière, il avait cédé au chantage, la mort dans l'âme. D'aspect, le petit homme âgé qu'il avait en face de lui ne semblait pas pourtant bien dangereux. Mais il tenait les commandes d'une formidable ma­chinerie aux multiples ramifications, prête à broyer quiconque se mettrait en travers de sa route.

 

Akira Toyama pressa un bouton sur une console encastrée dans son bureau. Un panneau s'escamota dans le mur derrière lui, laissant apparaître un écran de télévision.

"Nous savons beaucoup de choses sur vous, monsieur Tancrêde. Regardez bien cet écran".

Paul Tancrêde y vit son existence se dérouler en accéléré, en une succession rapide d'images fixes, illustrant chacune une étape de sa vie. Certaines de ces photographies n'évo­quaient pour lui que de très vagues souvenirs, enfouis dans sa mémoire, tandis que pour d'autres, pas forcément les plus récentes, il aurait pu indiquer avec une extrême précision le lieu où elles avaient été prises, ainsi que le moment et les circonstances. La cinquantaine d'images défilèrent en un peu moins d'une minute. Comme dans un clip, les instantanés de sa vie se succédaient de façon saccadée : son enfance, au Vietnam puis au Cambodge, ses premiers reportages, au Vietnam encore ou avec les Syriens sur le Golan en 73, son mariage et ses deux enfants, et de nouvelles images de guerre, Liban, Afghanistan, Irak. Rien ne manquait, sauf peut-être son divorce, mais après tout l'ultime décision à ce sujet ne datait que de quelques semaines.

 

A la fin de la projection, Akira Toyama manipula à nouveau quelques touches. L'écran s'éteignit, et le panneau reprit sa position initiale.

"Etes-vous convaincu, monsieur Tancrêde ? Evidemment, cela ne représente qu'un bref aperçu des informations vous concernant que nous détenons. Il va de soi que bien des ren­seignements que nous possédons ne peuvent pas être illustrés par la photographie. J'aimerais que vous me compreniez, monsieur Tancrêde, les Japonais ne travaillent tous que pour une seule cause : la grandeur de l'empire. Que vous ayez des doutes sur la légalité de certaines activités de la Toyama Company soit, que ces doutes soient fondés, cela est moins sûr. Quoi qu'il en soit, notre rôle dans l'accomplissement de la tâche commencée sous le règne de notre grand empereur Meiji est trop important pour que nous puissions admettre une intrusion de cette sorte sans réagir. En particulier quand elle est le fait d'un étranger".

 

Paul Tancrêde avait l'impression d'être pris à la gorge. Son interlocuteur semblait prendre plaisir à serrer lentement le garrot qui l'étranglait.

"Qu'attendez-vous de moi ? Que je vous fasse des excuses."

Le vieil homme se prit à sourire.

"Telle n'est pas mon intention. Je souhaiterais simplement que vous compreniez que la Toyama Company fait partie intégrante d'un système qui est en train de propulser le Japon au rang de première puissance mondiale.

- Ce n'est pas encore le cas.

- Cela sera, sans doute avant l'aube du XXIème siècle.

- Vous oubliez les Etats-Unis, l'Europe."

Akira Toyama balaya l'objection du revers de la main.

"L'Europe ! Quel avenir pouvez-vous espérer pour un tel conglomérat de populations aussi diverses que fantasques ? Il en va de même pour les Etats-Unis. Nous venons d'assister à l'éclatement de l'URSS en une multitude de républiques rivales. Je prendrais volontiers le pari que, dans dix ans, les Etats-Unis auront eux aussi cessé d'exister pour les mêmes rai­sons, c'est-à-dire la crise économique et l'hétérogénéité de leur population, sans parler de la drogue et du sida. Croyez-moi, cette prédiction n'a rien d'absurde. Nous en vivons actuelle­ment les prémices."

Akira Toyama aurait pu développer à l'infini sa vision apocalyptique de l'avenir de l'Amérique, qu'il considérait d'ailleurs comme une juste compensation des épreuves passées de son pays, qu'il confondait avec sa propre douleur d'alors. En août 1945, sa femme et ses enfants vivaient à Hiroshima. Quand, quelques mois plus tard, il était revenu dans les dé­combres de la ville, il ne restait de sa famille que des ombres informes sur un pan de mur écroulé de leur maison. Mais il se contenta d'ajouter : "Avant longtemps, dans les rues des grandes villes américaines, on marchera sur des cadavres."

Le vieil homme resta un moment silencieux, comme s'il avait pris le temps de chasser les démons qui l'habitaient avant de poursuivre : "La grande force du Japon, outre l'abnégation des Japonais, est sa pureté ethnique."

 

Insensiblement, la conversation avait changé de nature. Il n'était plus question du sort d'un journaliste qui s'était toujours montré brillant dans le passé, mais qui, cette fois, n'avait pas su prévoir toutes les conséquences d'une enquête trop ambitieuse et trop risquée. La dis­cussion abordait maintenant le thème beaucoup plus général et éternel du destin de l'huma­nité. Paul Tancrêde se retrouvait dans son élément et reprenait un peu d'assurance, même s'il se doutait que ce détour inattendu n'était pas le fait du hasard. Depuis le début, Akira Toyama menait en effet l'entretien à sa guise.

"Le géant économique n'est qu'un nain politique" hasarda le journaliste.

"Cela ne durera pas. Au cours des cinq cents dernières années, pour se limiter à cette pé­riode moderne de l'Histoire, la puissance économique a constamment précédé la puissance politique, en fait la puissance militaire. L'Espagne par exemple a d'abord bâti sa puissance économique sur l'or et l'argent extraits du Nouveau Monde avant de dominer militairement la moitié de l'Europe. En 194O, les Etats-Unis ne possédaient qu'une armée ridiculement faible. Ce fut leur puissance industrielle qui leur a permis de créer une formidable machine de guerre qui a finalement vaincu un Japon économiquement sous-développé."

 

Paul Tancrêde songea que le président de la Toyama Company avait dû être un lecteur attentif de "Naissance et déclin des grandes puissances", pourtant l'oeuvre d'un universitaire américain.

 

"Notre erreur vis-à-vis de l'Histoire, poursuivit Toyama, a été de déclencher une guerre qui dépassait les capacités de nos moyens de production, en se fiant uniquement au courage et au mépris de la mort de nos soldats. En revanche, aujourd'hui, nous possédons l'infrastruc­ture économique qui sera la base de notre puissance politique future. Déjà, nos "forces d'autodéfense" se renforcent rapidement dans tous les domaines, et les grandes unités naguère massées au nord de l'archipel pour faire face à la menace soviétique, sont peu à peu transférées au sud, vers notre zone d'influence naturelle, l'Asie du Sud-Est.

- Il manque cependant au Japon la puissance nucléaire pour exercer une influence dé­terminante sur les affaires du monde.

- D'ici 2O1O, nous disposerons d'un stock considérable de plutonium fourni par nos usi­nes ou importé d'Europe. Quant à la technologie nécessaire pour fabriquer des bombes..."

Akira Toyama laissa cette dernière phrase en suspens, comme si sa conclusion était trop évidente pour qu'il fût nécessaire de l'exprimer. Toutefois, Paul Tancrêde tenait là une occa­sion de reprendre l'initiative, en exploitant la seule supériorité qu'il possédait sur le président de la Toyama Company.

"En 2O1O, serez-vous encore de ce monde ?"

Toyama ricana comme si cette supposition ne méritait que mépris de sa part.

"Je fais confiance à la médecine, et au régime que je m'impose depuis des années, pour me maintenir en vie jusqu'à l'extrême limite génétiquement programmée du renouvellement cellulaire. Pour l'homme, cela doit représenter quelque chose comme cent-vingt ans". Puis, il conclut sans ironie apparente : "J'apprécie néanmoins votre sollicitude, monsieur Tancrêde."

 

Cette conversation commençait à ennuyer et irriter le journaliste.

"Si vous le permettez, j'aimerais maintenant prendre congé.

- Laissez-moi vous retenir quelques instants de plus. Ce que vous allez voir devrait vous intéresser et, comme vous n'avez ni micro, ni caméra, cela restera entre nous. A part mes multiples activités, je suis aussi un collectionneur, mais ma collection est d'un genre que vous trouverez sans doute un peu particulier."

 

Akira Toyama se leva et se dirigea vers une armoire qu'il ouvrit après avoir pianoté une combinaison à six chiffres sur un petit pupitre. Paul Tancrêde avait simplement fait pivoter son fauteuil pour se retrouver en face du meuble.

"Impressionnant, n'est-ce pas ?"

Sur chacune des étagères de l'armoire, s'alignaient des crânes munis, chacun, d'une éti­quette sur l'os frontal. Le journaliste avait pâli. Enfoncé dans son fauteuil, les mains agrip­pées aux bras du siège, il s'imagina pendant une fraction de seconde qu'il était destiné à re­joindre l'étrange collection de ce vieux fou. D'ailleurs, il restait de la place sur l'étagère du bas. Le Japonais ne sembla pas se soucier de l'effet produit sur son visiteur par le spectacle qui s'offrait à lui et, tel un antiquaire passionné, il se mit à faire l'article.

"Cette pièce est particulièrement digne d'attention, dit-il en sortant le crâne le plus à gau­che de l'étagère supérieure. Il s'agit d'un général chinois qui, manquant de sang-froid, avait essayé de s'enfuir après s'être rendu. C'était à Nankin en 1937. Le sabre que vous voyez là, accroché au mur, lui a fait perdre définitivement la tête. Ici, c'est un colonel américain un peu trop entêté..."

 

Paul Tancrêde, pris d'une sorte de vertige, n'écoutait plus, convaincu maintenant qu'il ne quitterait pas vivant le bureau du président de la Toyama Company. Il ne sortit de son état de stupeur que lorsque celui-ci, qui tenait toujours dans la main le premier crâne comme on tient une balle, s'approcha de lui et haussa la voix.

"... Le reste n'est que du menu fretin. A propos, vous connaissez, je crois, un certain John Wyndham."

 

(A suivre...)

ACTIVITES 2

Par michel56 :: 15/09/2007 à 17:39 :: Portraits du Vietnam

 

 

 

 

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