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BALADE A VENISE

Par michel56 :: 24/04/2008 à 13:47 :: Ecrits

 

 

PLACE SAINT-MARC

 

Déambulant au seul gré de sa fantaisie,

Sur la place Saint-Marc, la foule est assemblée

Parmi tous ces pigeons affamés et transis

Qui battent le pavé et s'envolent d'emblée.

 

Un noir accoutrement surmonté d'un tricorne,

Autour d'une cape un attroupement se forme

Et les voiles diaprés d'une sage licorne

Cachent à tous regards la grâce de ses formes.

 

Sur un tréteau sonore aux pas des bateleurs,

Tendu d'un drap passé qui claque dans le vent,

Un capitan menace et s'écrie et se meurt

Dans les bras d'une garce, son amour fervent.

 

Attablés à deux pas, assistent à son trépas

Des couples malheureux, d’insouciants pèlerins.

Ce jour de carnaval, cette heure au petit pas,

L’amant périt, une épée de bois dans les reins.

 

 

 

LE FLORIAN

 

Aux tables du Florian paraissent des gandins,

 

Le chapeau sur la tête et un verre à la main,

 

Qui observent sous les arcades d’anodins

 

Passages, au soleil couchant, de gais humains.

 

 

Contre la vitre se tient un masque doré.

 

Il brandit une canne au pommeau argenté,

 

Saluant, sous son déguisement mordoré,

 

L'indolente marquise aux fines mains gantées.

 

 

Frappe le pommeau à tête de bouquetin

 

Le panneau transparent qui procure aux oisifs

 

La frêle protection d'une glace sans tain

 

Pour eux tous embarqués sur un fragile esquif.

 

 

Le coup est si fort que la vitre se brise

 

Et chavire le navire au quai amarré

 

Portant dans ses flancs, sous le vent dans la bise,

 

Tous ces gens arlequins aux habits chamarrés.

 

 

 

L'HABIT DE POURPRE

 

 

Habillée de pourpre s'admire dans miroir

 

Que tient de vert vêtu son compagnon de bal

 

Avant de cheminer épuisée jusqu'au soir

 

Visage caché sous masque de carnaval.

 

 

Les traits dissimulés, est-elle laide ou bien belle,

 

L'inconnue qui agitait une rouge robe ?

 

Sur la place, dansent de jeunes et beaux rebelles

 

Qui la suivent, qui l'entourent et qui l'enrobent.

 

 

 

               Se laissant guider dans la folle farandole,

 

Au milieu des danseurs, elle oublie son amant

 

Pour aller se cacher au fond d'une gondole

 

Rejoindre l'ami d'un jour sous le firmament.

 

 

 

L'ATELIER DE VERRERIE

 

Par les feux de forge, les briques sont fumées

 

Dans l’atelier où les souffleurs face à la mer

 

Sculptent à la force de poumons enfumés

 

Carafes, lustres et tous objets éphémères.

 

 

Le maître des lieux a ouvert son musée.

 

Des artistes ont façonné la pâte molle

 

En oeuvres teintés qui me laissent amusé

 

Et ravi devant tant d'imagination folle.

 

 

Un rai de lumière traverse un arbre vert

 

Rebondit en morceaux sur une boule bleue

 

Rassasié de couleurs, il zigzague et se perd

 

Au fond de la salle, lançant un dernier feu.

 

 

La lumière s’épuise à tant de bons repas,

 

Le verre en son éclat ternit les alentours

 

Laissant dans la pénombre l’ombre de tes pas,

 

La sueur du soleil brillant à tout détour.

 

 

 

 

LA BRIGADE DU RIRE

Par michel56 :: 05/03/2008 à 5:59 :: Ecrits

 

 

 

 

 

A la mémoire de Jean-Paul B. l’inventeur de la Brigade du Rire.

 

 

 

La Ville créa la Brigade de Répression du Rire, bientôt mieux connue sous ses initiales BRR, peu après l’installation d’une trentaine de caméras de vidéosurveillance dans ses rues.

 

L’initiative en revint à l’adjoint au maire à la culture, un certain Jacques Demollet, par ailleurs entrepreneur de pompes funèbres. La décision fut entérinée au cours d’un lugubre conseil municipal sous les applaudissements de la majorité avec à sa tête M. Bertrand Poupon, le  maire de la Ville. Les conseillers d’opposition avaient quitté la salle avant le vote, la mine renfrognée. Ils furent d’ailleurs vertement accueillis sur le perron de l’hôtel de ville par une trentaine de manifestants en colère qui battaient le pavé depuis bientôt une heure sous un crachin persistant.

 

Divers cris fusèrent de la petite foule transie : quelques « Prévention, pas répression » furent scandés sans grande conviction. Au milieu de ses compagnons, Nicolas Flamant tenta bien un « Du fric, pas des flics », mais sans succès. A bien y réfléchir, il ne s’étonna pas de l’apathie ambiante : c’était dans l’air du temps et la Ville elle-même semblait en avoir été contaminée.

 

Le lendemain matin, Nicolas rejoignit Paul Rambaud au bar « Les belles Gambettes », lequel devait son nom au café-concert qui avait animé ses mêmes lieux au début du 20ième siècle. Il était à peine

 neuf heures et l’ami Paul en était déjà à son troisième verre de Colombelle, une dose suffisante pour aiguiser son esprit et atténuer le tremblement spasmodique de ses mains. Depuis qu’il vivait en Ville, Paul n’avait eu de cesse d’en saisir tous les méandres et d’asséner des jugements acérés et la plupart du temps justifiés sur tous ces concitoyens qui avaient eu le malheur de tomber à portée d’une voix maintenant un peu éraillée par l’abus de tabac. Malgré ses apostrophes, ses victimes l’appréciaient. D’ailleurs, son âge et ce qu’il voulait bien raconter de sa vie  impressionnaient tous ceux qu’il traitait, presque indifféremment, de « médiocres ». Cependant, il reconnaissait en certains une qualité d’amis, rares mais d’autant plus estimés. Nicolas Flamant en faisait partie.

 

Ce jour-là, comme à leur habitude, la conversation roula d’abord sur les sujets d’actualité qui était bien plus sombre et opaque que les volutes de fumée odorante que dégageaient les deux fumeurs. Le monde allait mal. Pourtant, en deviser ainsi dans la chaleur du café peu fréquenté à cette heure semblait en adoucir les traits les plus noirs. De plus la Ville dans son isolement semblait devoir rester en dehors du moindre conflit : comme d’habitude il ne s’y passait rien ou si peu.

 

Si Paul participait volontiers à la conversation, il ne pouvait s’empêcher de scruter les quelques clients dispersés aux tables alentour et de commenter, un ton au-dessus de celui de la confidence comme s’il avait voulu que tel ou tel l’entende, la mine contrite de celui-ci, le gris minois de celle-là. Paul pouvait être méchant, mais à sa façon sans vraiment y prêter attention.

 

«Le rire est comme banni de cette ville » finit-il par proférer péremptoirement.

 

«Tu ne penses pas si bien dire » rétorqua son compagnon de table.

 

Pour répondre à l’étonnement de Paul, Nicolas Flamant lui raconta la dernière séance du conseil municipal, le débat avorté sur les bienfaits pour la santé physique et morale de la population de la Ville de restreindre tout usage du rire à la sphère privée et, en conséquence, d’en interdire son expression dans les lieux publics.

 

« La Brigade de Répression du Rire sera mise en place dans les meilleurs délais » acheva-t-il.

 

A cette annonce qu’il jugeait pour le moins incongrue, Paul Rambaud se prit à sourire.

 

« De quel rire parles-tu donc ? Car du petit rire en coin au gros rire bien gras, il existe bien-là toute une palette de rictus qui ne méritent certes pas la même sentence. De l’un à l’autre, le châtiment sera modulé, la contravention ajustée : si l’un vaut 10 euros, comme un rire étouffé en petit comité, un autre vaut bien plus, comme un rire en saccades qui se propage d’une tablée à l’autre jusqu’au bout de la salle. Voilà, mon cher ami, une bien lourde mission pour nos nouveaux pandores que d’apprécier le rire à sa juste valeur… pour mieux le sanctionner. »

 

Sur ces entrefaites, Jacques Demollet entra, salua les deux compères et se joignit à leur table.

 

« Mon cher Paul, je souhaiterais encore te remercier. Sans toi, je n’aurais certes  jamais eu cette brillante idée, qui marquera mon mandat. Instaurer une Brigade du Rire comme tu me l’avais suggéré ne pourra qu’être bénéfique pour notre vieille cité. Le rire s’il n’est maîtrisé, confiné, ne peut qu’entraîner les plus grands troubles et malheurs dans notre ville. Cette idée d’avant-garde ne saurait longtemps rester confinée dans nos murs. Notre ville ainsi policée deviendra un exemple pour le pays, l’Europe, le monde. Et cela grâce à toi ! Tu vois, finalement, ton idée a fait son chemin ! »

 

Paul Rambaud se figea. Il aurait souhaité pouvoir infliger à Jacques Demollet le sort subi par son homonyme, le dernier maître des Templiers.

 

La BRR ça fait froid dans le dos, non ? Rien de tel qu’un bon bûcher pour se réchauffer.

 

 

 

 

 

PUBLICATION

Par michel56 :: 12/02/2008 à 19:49 :: Général

 

 

"Dernière étape" et sa traduction anglaise ont été publiés dans Read This Magazine N°3.

"Dernière étape" and its English translation "Last stage" have been published in Read This Magazine Issue 3.


Dernière étape


Courbé sous son fardeau, le poids des souvenirs,

Etranger dans sa ville, étranger dans son temps,

Il avançait encor’, harassé à gémir,

Et marchait à pas lents, souvent à contretemps.


Le froid l’avait saisi et glacé jusqu’au sang,

Un jour encor’ passé, des heures à se traîner.

Il cessa de neiger, et le vent gémissant,

Une chape de plomb, en était-il gêné ?


Il venait de jeter un regard sur ses pas,

Une longue traînée, hésitante et figée,

Effacée çà et là, brillant comme un appât,

Un moment si ténue, un instant, apogée.


Soudain il s’arrêta, le col était si près,

Et plus loin la vallée, la paix, l’éternité,

Encore quelques pas, et l’allée de cyprès,

Comme un ultime but, un champ d’infinité.

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Last stage


Curved under his burden, the weight of his memories,

Stranger in his town, stranger in his time,

He still advanced, harassed, groaning,

And walked slowly, often out of time.


The cold had seized him and frozen his blood,

One day still to spend, hours to be trailed.

It ceased snowing, and the wind groaned,

A lead sky, was he troubled?


He had just thrown a glance on his steps,

A long trail, hesitant and frozen,

Erased then and there, shining like a lure,

One moment so thin, one moment, apogee.


Suddenly he stopped, the pass was so near,

And further the valley, peace, eternity,

Still some steps, and the alley of cypress,

Like an ultimate goal, a field of infinity.



Plus d'info sur Read This/ More info on Read This:

http://www.readthismagazine.co.uk/

Many thanks to Claire Askew and her team for publishing the poem... and revising the English translation.

 

 

INDONESIE

Par michel56 :: 03/01/2008 à 12:58 :: Voyages

 

Vers le cratère du Bromo, Java

 

 

 

Tanah Lot, Bali

 

 

 

Tanah Lot, Bali

2008

Par michel56 :: 03/01/2008 à 12:50 :: Général

Excellente année 2008 à tous les visiteurs.

 

Le cap des 5 000 pages visitées aura donc été franchi au tournant des années 2007-2008 après quatre mois d'existence.

 

Quant à la suite: encore des photos et des écrits... j'hésite à aborder des sujets plus polémiques... mais qui sait...

MASQUES 3

Par michel56 :: 16/10/2007 à 13:11 :: Voyages

 

 

 

 

 

 

RETRO 2

Par michel56 :: 15/10/2007 à 12:37 :: Portraits du Vietnam

 

 

 

 

 

 

 

 

Source: le web

LE CRÂNE DE CRISTAL-CHAPITRE V

Par michel56 :: 15/10/2007 à 12:29 :: Ecrits

CHAPITRE V

 

 

 

Depuis six mois qu'il vivait à Jakarta, John Wyndham résidait à l'hôtel Sahid Jaya. En ef­fet, la ville surpeuplée n'offrait guère de moyen terme entre les baraques des bidonvilles et les villas luxueuses à trois mille dollars de loyer mensuel, dont il fallait d'ailleurs payer trois ans d'avance. Au reste, le Sahid Jaya était favorablement situé sur la grande artère qui tra­versait la ville du Sud au Nord, presque jusqu'à la mer, et n'était pas éloigné de son bureau. A son arrivée de Bali, l'Américain s'y rendit directement depuis l'aéroport. Dans la pile de courrier qui s'était accumulé pendant son absence, il trouva deux messages qui retinrent par­ticulièrement son attention. Le premier n'était qu'une simple note, rédigée par sa secrétaire, l'informant que Pieter Daendels ne rentrerait de Londres que dans deux jours, et le second, une carte de visite au nom de Paul Tancrêde. Celui-ci avait écrit quelques mots au revers du bristol. Il séjournait à l'hôtel Horizon et demandait à Wyndham de le contacter dès son re­tour à Jakarta.

 

Cela faisait bien longtemps que John Wyndham n'avait pas revu le journaliste français. Leurs chemins s'étaient croisés au début des années soixante-dix, au Vietnam et au Moyen-Orient, et s'étaient brusquement séparés un jour d'avril 1975 à Saigon. Wyndham se souve­nait parfaitement de cet instant-là. Il venait de monter dans le dernier hélicoptère qui allait décoller du toit de l'ambassade américaine. Il lança un dernier regard à la foule qui se pres­sait contre les grilles en bas et reconnut immédiatement la silhouette élancée de Paul Tan­crêde. Après un ultime signe de la main, tout avait été terminé. L'hélicoptère avait déjà pris son envol vers la mer. Depuis, John Wyndham n'avait rencontré Paul Tancrêde qu'une seule fois, à Paris, entre deux avions, quelques dix ans plus tard.

 

L'Américain décrocha le téléphone et appela l'Horizon. A l'issue d'une brève conversa­tion, les deux hommes convinrent d'un rendez-vous au "coffee shop" de l'hôtel dans l'après-midi. Pendant le reste de la matinée, Wyndham s'occupa de régler quelques affaires urgentes, puis il passa au Sahid Jaya à l'heure du déjeuner, et quitta l'hôtel peu après quatorze heures. A ce moment de la journée, le trafic était intense et ne devint plus fluide que lorsqu'il eut at­teint le parc de loisirs d'Ancol, aménagé entre la mer et un canal boueux que longeait une route encombrée, bordée de misérables habitations au-dessus desquelles brillaient les bulbes argentés de petites mosquées. L'Horizon se dressait sur le rivage et devait sans doute son nom à cette situation. John Wyndham gara sa voiture sur le parking en face de l'hôtel, tra­versa le hall, et jeta un coup d'oeil dans le jardin qui séparait le bâtiment de la rive. La sil­houette de l'homme qui déambulait au bord de la mer lui était familière. Depuis deux décen­nies qu'il le connaissait, Paul ne semblait pas avoir changé. Il avait gardé la sveltesse et l'al­lure dégingandée de ses vingt-cinq ans. Wyndham traversa le jardin pour aller à sa rencontre, et ne put s'empêcher de sourire lorsqu'il aperçut la jeune femme qui venait de rejoindre le journaliste : "A l'égard des femmes, songea-t-il, il ne semble pas non plus avoir changé."

 

Les deux hommes se serrèrent longuement la main en silence comme si ce contact physi­que pouvait, mieux que des mots, renouer les liens d'amitié et de complicité qui les avaient unis, des années auparavant. Paul Tancrêde fut le premier à relâcher l'étreinte de ses doigts.

"Voici John Wyndham", dit-il en s'adressant à la jeune femme qui se tenait à son côté et qui se présenta en ces termes : "Keiko Toyama. J'ai rencontré Paul à Tokyo et il m'a per­suadé de l'accompagner à Jakarta. Mais, je crains que ma présence ici ne soit qu'accessoire. En fait, il me semble que Paul ne souhaitait tout simplement pas quitter l'Extrême-Orient sans avoir revu le vieil ami que vous êtes pour lui, monsieur Wyndham."

 

L'Américain considéra la jeune femme et, pour il ne savait quelle raison, il eut l'intuition qu'elle mentait. Au demeurant, elle se distinguait de la plupart de ses congénères. Certes, elle portait une robe à fleurs qui aurait paru démodée et un peu ridicule en Europe et même aux Etats-Unis, mais elle avait le teint hâlé et, par son assurance et sa décontraction, on l'aurait assurément rangée parmi les Occidentales, n'était sa propension à accompagner chaque phrase d'un hochement de tête, qui la faisait ressembler alors à quelque jouet mécanique.

"Si nous allions prendre un verre", dit Wyndham qui commençait à souffrir de la chaleur poisseuse, à peine tempérée par une brise à l'odeur de pétrole. Le rivage d'Ancol était en ef­fet coincé entre les deux ports de la ville, et les flots gris et pollués charriaient à cet endroit des déchets de toutes sortes.

 

Le "coffee shop" de l'hôtel n'était qu'à deux pas, et ils s'installèrent à une table qui don­nait sur la mer. Wyndham se sentait mieux. La salle ronde était fraîche, et la bière qu'il s'était mis à déguster, était glacée.

"Qu'est-ce qui t'amène à Java ?"

Paul Tancrêde hésita un moment avant de répondre. Il croisa le regard de sa compagne, évita celui de John Wyndham, et parla enfin, le nez dans son verre.

"Je poursuis une enquête qui m'a mené en Extrême-Orient, à moins que ce ne soit cette enquête qui me poursuit."

Le caractère sibyllin de ces propos n'échappa pas à Wyndham, qui préféra cependant ne pas insister. Après tout, un journaliste se devait de rester discret sur un reportage en cours, comme lui-même l'était sur ses activités. Il existait pourtant une différence fondamentale en­tre les deux professions. Un reportage était destiné à être diffusé au public, tandis que les ré­sultats des enquêtes de Wyndham demeuraient secrets sauf, bien sûr, pour ses commanditai­res. La conversation avait débuté en s'engageant dans une impasse et l'Américain s'efforça d'en dévier le cours.

"Le monde a bien changé depuis que nous étions au Vietnam. En avril soixante-quinze, nous avons tous pensé que la chute de Saigon sonnait le glas du monde libre. Certains, comme toi, se réjouissaient même, en Europe et en Amérique, de ce qu'ils ont appelé une li­bération."

Paul Tancrêde l'interrompit sans aménité.

"Mon opinion sur ce sujet a beaucoup changé depuis."

Wyndham reconnaissait bien, à cette réaction épidermique, son ami journaliste, pour qui l'évolution de la pensée chez un individu au cours de son existence l'exonérait de tout repro­che sur ses erreurs passées.

"Quoi qu'il en soit, vingt ans après, la tendance s'est complètement renversée.

- Ce ne sont sûrement pas des gens comme toi qui ont permis ce retournement de situa­tion", répliqua Paul Tancrêde sans se départir de sa rudesse.

 

Keiko Toyama s'étonnait et s'inquiétait à la fois de l'animosité qui semblait régner entre les deux hommes.

"Paul, je vous en prie, calmez-vous."

Wyndham se prit à sourire en remarquant l'air désolé de la Japonaise.

"Rassurez-vous, mademoiselle Toyama, tout cela n'est qu'un jeu entre Paul et moi. Nous étions habitués à ce genre de joutes oratoires au Vietnam. Il est vrai qu'à l'époque, nous ne combattions ni dans le même camp, ni avec les mêmes armes, mais cela n'empêchait pas l'amitié. Paul défendait ses convictions par la plume. Il le faisait d'ailleurs avec talent et sin­cérité et, d'une certaine façon, sa cause était aussi celle de la liberté. Quant à moi, j'ai parti­cipé à pas mal de coups tordus, mais en ayant toujours le sentiment de préserver, par là, une certaine conception de la vie que je crois essentielle à l'épanouissement de l'être humain. J'ai connu d'éphémères victoires et d'amères défaites, mais cela me semble maintenant avoir moins d'importance puisqu'en définitive, nous avons gagné."

 

A la lumière des événements dramatiques qui venaient de secouer le monde, Paul Tan­crêde n'était pas loin de penser que le seul tort de John Wyndham et de quelques autres avait été d'avoir eu raison trop tôt. Il ne ressentait pourtant aucune culpabilité quant à ses prises de position antérieures, qu'il assumait sans remords. Tout bien considéré, ses armes à lui, c'est-à-dire des articles dans des journaux et des magazines, n'avaient jamais tué quiconque.

"Après avoir démissionné de l'Agence, pourquoi n'es-tu pas rentré aux Etats-Unis ?"

La question de Paul Tancrêde était directe, comme se devait de l'être la réponse de John Wyndham.

"Notre victoire dissimule en fait le mal qui ronge une Amérique que je ne reconnais plus : la dictature des minorités et des juges."

Wyndham, avant de poursuivre, but une gorgée de bière dont il sentit cette fois l'amer­tume.

"L'administration, les universités, et de plus en plus d'entreprises privées sont soumises à une règle qui, sous prétexte d'intégration, impose que chaque ethnie y soit représentée pro­portionnellement à son poids démographique dans la ville ou dans l'Etat. Les tribunaux se chargent volontiers de faire appliquer cette prescription dans toute sa rigueur. Il va de soi que, dans ces conditions, les critères de recrutement ne tiennent aucun compte des compé­tences réelles. Doit-on rechercher ailleurs la raison du déclin économique des Etats-Unis ? A Boston, par exemple, les Noirs, pour parler de façon "politiquement correcte" je devrais dire les Africains-Américains, représentent cinquante pour cent de la population, il faut donc que cette proportion se retrouve dans les effectifs de la police notamment. Cette règle s'applique à toutes les minorités ethniques, aux handicapés, et même aux femmes et aux homosexuels. Ainsi, aux Etats-Unis, le citoyen idéal à cet égard, celui qui bénéficie de tous les droits sans forcément être astreint à de quelconques devoirs, est une femme, hispanique par exemple, et de préférence lesbienne et handicapée. Quant à moi, pauvre mâle, blanc, hétérosexuel, et qui possède encore toutes ses capacités physiques et mentales, quelle place pourrais-je avoir dans cette société?"

 

L'explication, avancée par John Wyndham, de son exil volontaire laissait Paul Tancrêde un peu sceptique. Néanmoins, il le conforta dans son opinion, sans doute parce qu'il avait besoin de Wyndham pour mener à bien la mission qui lui avait été imposée. Tout à l'heure, il avait commis une erreur en réagissant trop vivement aux propos de l'Américain, et Keiko Toyama l'avait immédiatement rappelé à l'ordre. Wyndham était indispensable à l'accomplis­sement de leurs fins, et il ne fallait pas risquer de le rendre hostile à cause de quelque futile querelle.

"Ce que tu décris est sans doute la situation qui prévaudra en Europe dans quelques an­nées, puisque nous sommes si enclins à suivre l'exemple américain."

 

Wyndham était conscient qu'il s'était laissé entraîner trop loin dans l'exposé de raisons qui ne justifiaient que partiellement son choix de vivre en Extrême-Orient, et en particulier en Indonésie. La fascination que cette région du monde avait exercée sur lui depuis son enfance expliquait, mieux qu'un hypothétique rejet de son pays d'origine, cette décision a priori sur­prenante. D'ailleurs, ici, il pouvait continuer à se battre pour la cause qu'il avait toujours dé­fendue. Seuls les adversaires avaient changé, et Wyndham se demanda si un de ceux-ci ne se cachait pas sous les traits agréables de la jeune Japonaise qui lui faisait face.

"Dans un monde en pleine mutation, le Japon semble rester immuable. Cérémonie du thé et yakusa s'y côtoient en toute harmonie."

 

Keiko Toyama ne s'attendait pas à ce jugement à l'emporte-pièce qui, sans en avoir l'air, détruisait, de manière ironique et lapidaire, le mythe d'un Japon parfaitement intégré au monde moderne. De ses yeux métalliques et froids, John Wyndham dévisageait depuis un moment la jeune femme avec une insistance qui la rendait mal à l'aise. Elle avait l'impression que l'Américain pouvait lire dans ses pensées. Cela était bien sûr ridicule, et elle reprit rapi­dement contenance.

"La cérémonie du thé ne présente plus aujourd'hui qu'un aspect folklorique, tout comme la religion n'est plus pratiquée que sous forme de simulacre. La tradition japonaise a perdu tout contenu réel depuis la fin de la guerre. De nos jours, les jeunes Japonais ont les mêmes sujets d'intérêt que la jeunesse occidentale. Ils se passionnent plus pour le sexe, les voitures, et les gadgets électroniques que pour une prétendue culture nationale au demeurant péri­mée."

Elle avait employé ce dernier terme de préférence à tout autre, comme si la culture était un produit à ne pas consommer au-delà d'une date limite déterminée.

"Quant aux yakusa, il me semble que l'on en parle beaucoup plus à l'étranger qu'au Ja­pon, et leur influence me paraît être intentionnellement exagérée par des observateurs exté­rieurs, comme vous monsieur Wyndham, sans doute pour des raisons peu avouables."

 

Wyndham ne renonçait pas facilement surtout quand il sentait au fond de lui-même qu'il avait tort.

"Au cours d'un séjour à Tokyo, il y a quelques mois, j'ai eu le sentiment d'avoir été plongé dans une sorte de fourmilière, au milieu d'un peuple d'insectes, courant sur leurs courtes pattes d'un endroit à l'autre sans motif apparent.

- Vous ne semblez guère aimer les Japonais, monsieur Wyndham.

- Excusez-moi mademoiselle Toyama. Evoquer le Japon a réveillé en moi de vieilles bles­sures dont vous n'êtes en rien responsable. Pour me faire pardonner, j'aimerais que vous m'accompagniez, vous et Paul, à Bandung chez un ami que je dois rencontrer dès son retour de Londres. Si vous en avez le loisir et le désir, bien entendu."

Keiko Toyama posa alors une question dont elle connaissait assurément la réponse. Si elle ne pouvait pas non plus lire dans les pensées de Wyndham, elle en savait assez sur lui, et sur ses relations, pour n'avoir aucun doute à ce sujet.

"De qui s'agit-il ?

- C'est un personnage curieux qui devrait vous intéresser, et dont Paul pourrait tirer la matière d'un article. Son nom est Pieter Daendels."

 

Comme tous les soirs, la nuit était tombée sur Jakarta vers dix-huit heures. John Wyn­dham emmena Keiko Toyama et Paul Tancrêde dîner dans un restaurant de fruits de mer, situé au centre-ville dans le seul quartier préservé de l'ancienne Batavia. Au cours du repas, la discussion, détendue et informelle, permit à John Wyndham et Paul Tancrêde de rappeler de vieux souvenirs. En dévorant des langoustes, l'un évoquait la charge grandiose et tragique des blindés syriens sur le plateau du Golan, l'autre le ballet des hélicoptères au-dessus de la jungle indochinoise. La jeune Japonaise semblait les écouter avec intérêt. A l'occasion, elle ne manquait pas d'introduire dans la conversation un trait d'humour ou de légère moquerie quand l'un ou l'autre des deux hommes manifestait par trop de gloriole dans ses propos. Pour la première fois sans doute, Paul Tancrêde oubliait ce que la jeune femme représentait, et se laissait séduire par son charme. Ils devaient passer encore plusieurs jours ensemble, mais cette cohabitation, à l'origine imposée, pouvait se révéler pleine d'agrément si Keiko, comme lui, s'abandonnait au jeu de la séduction et délaissait, pour un temps, son rôle. La présence de John Wyndham commençait à devenir pesante au journaliste, et il fut soulagé quand l'Américain les quitta après les avoir reconduits à l'Horizon.

 

La nuit avait quelque peu rafraîchi l'atmosphère, et la brise agitait les bouquets de feuilles pennées des palmiers qui bordaient le sentier dallé longeant le rivage. Keiko s'était aperçue du changement d'attitude de Paul Tancrêde à son égard. Cela ne l'effarouchait pas. Au con­traire, abstraction faite de tout sentiment qu'elle pouvait éprouver, elle y voyait le moyen de renforcer les liens artificiels qui retenaient le journaliste auprès d'elle.

"Je ne suis pas votre ennemie, dit-elle après un moment de silence seulement troublé par le bruissement des palmes. Paul, j'aimerais que vous me parliez de vous.

- Que voulez-vous savoir que vous ne connaissez déjà ?

- Mais, je ne sais rien de vous, affirma encore la jeune femme avec un accent de sincérité dans la voix.

- Je suppose pourtant que votre père vous a fait part de toutes les informations me con­cernant qu'il possède. Je dois avouer que je ne me souvenais même plus de certains épiso­des... désagréables de ma vie, qu'il n'a pas manqué de me rappeler.

- Paul, je vous assure que j'ignore tout de vous, mis à part votre rôle d'intermédiaire dans cette affaire.

- Dans laquelle je vous sers de cheval de Troie, en quelque sorte.

- Votre comparaison ne me paraît pas exacte. Il ne s'agit pas dans notre cas de s'emparer d'une ville, ou de toute autre chose. Je souhaite rencontrer Pieter Daendels uniquement pour lui proposer une transaction au nom de mon père.

- Aviez-vous besoin de moi pour cela ?"

 

Paul Tancrêde se demandait si Keiko disait la vérité, ou si elle ne s'ingéniait pas plutôt à instiller le doute dans son esprit. Ce qu'il avait compris des intentions d'Akira Toyama au sujet du Hollandais ne ressemblait en rien à une opération commerciale.

"Il est difficile d'entrer en relation avec un homme comme Pieter Daendels." Keiko se prit à sourire avant de poursuivre : "Et encore plus difficile de le convaincre... comme vous, semble-t-il. Mais il ne refusera pas de recevoir un ami de son conseiller et confident le plus proche, John Wyndham."

Elle fixa alors ses yeux noirs et brillants dans les yeux du journaliste.

"Quoi de plus naturel que cet ami soit accompagné par sa dernière conquête ?"

Paul Tancrêde soutint le regard de la jeune femme et sentit fondre ses griefs.

"Ce dernier terme n'exprime malheureusement aucune réalité.

- Il ne tient qu'à nous qu'il n'en soit plus ainsi", conclut Keiko en passant ses bras autour des épaules du journaliste.

UN GÂTEAU AU CHOCOLAT "EQUITABLE"

Par michel56 :: 15/10/2007 à 12:22 :: Général

Je dois avouer que j’aime le gâteau au chocolat. Personne n’est parfait. Mais quand l’autre jour j’ai vu que mon gâteau était issu du commerce ‘équitable’, j’ai été un peu surpris. Je l’imaginais déjà provenant du fin fond de je ne savais quel pays du Sud, transporté à grands frais par avion polluant.

 

Ce n’était bien sûr pas le cas. Seul le cacao était estampillé ‘équitable’. Une étude plus approfondie de l’emballage m’apprit que le cacao en question provenait de la République Dominicaine.

 

Cela m’interpelle à deux niveaux :

 

1)     verra-t-on ce genre de produit hybride se multiplier pendant les années à venir, et la naissance de ‘monstres’ dits ‘équitables’ ? Des voitures, par exemple…

2)     je ne peux pas m’empêcher de penser que ce cacao est voisin de plantations de cannes à sucre où triment des dizaines de milliers d’esclaves haïtiens… et que son véritable propriétaire peut être le négrier de la canne à sucre…

 

Alors, mon gâteau : ‘équitable’ ou pas ?

 

Au moins avec un arrière-goût d’amertume…

 

En définitive, je pense que je vais adopter une tarte aux pommes

ACTIVITES 3

Par michel56 :: 26/09/2007 à 11:15 :: Portraits du Vietnam

 

 

 

 

 

 

SONDAGE

Par michel56 :: 25/09/2007 à 11:20 :: Général

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CALECHES

Par michel56 :: 25/09/2007 à 11:14 :: Voyages

 

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DERNIERE ETAPE

Par michel56 :: 24/09/2007 à 12:39 :: Ecrits

 

Courbé sous son fardeau, le poids des souvenirs,

 

Etranger dans sa ville, étranger dans son temps,

 

Il avançait encor’, harassé à gémir,

 

Et marchait à pas lents, souvent à contretemps.

 

 

Le froid l’avait saisi et glacé jusqu’au sang,

 

Un jour encor’ passé, des heures à se traîner.

 

Il cessa de neiger, et le vent gémissant,

 

Une chape de plomb, en était-il gêné ?

 

 

Il venait de jeter un regard sur ses pas,

 

Une longue traînée, hésitante et figée,

 

Effacée çà et là, brillant comme un appât,

 

Un moment si ténue, un instant, apogée.

 

 

Soudain il s’arrêta, le col était si près,

 

Et plus loin la vallée, la paix, l’éternité,

 

Encore quelques pas, et l’allée de cyprès,